Citizen Kane : le destin d’un individu s’écrit dans les drames de l’enfance

citizen.jpgLe poids cinématographique de Citizen Kane, dont François Truffaut disait “J‘appartiens à une génération de cinéastes qui ont décidé de faire des films après avoir vu Citizen Kane“, a conféré à ce film mégalomane réalisé par un gamin génial de 26 ans un statut d’oeuvre intouchable. Les votes de spécialistes du cinéma ou de critiques qui placent généralement ce film au sommet du septième art ne facilitent pas les critiques.

Le problème avec un classique est que l’on ne sait pas dans quel sens les prendre, et il est évident que Citizen Kane (1941) en est un tant il ouvrira de portes au cinéma sur le plan formel (profondeur de champ, multiplication des flash-backs, ampleur des mouvements de caméra, etc.), au même titre que Le rouge et le noir (1830), comme le dit si bien Yves Ansel, est le premier roman réaliste.

Le problème majeur posé par Citizen Kane vient du fameux “Rosebud”, ce célèbre mot prononcé à deux reprises avant de mourir par ce magnat de la presse assoiffé de pouvoir qui finit ses jours abandonné de tous dans un immense palais désert. On ne reviendra pas ici sur l’analogie entre le personnage interprété par Orson Welles et le magnat des médias W. Randolph Hearst, qui fit tout son possible pour assurer l’échec du film à sa sortie (qui se rattrapa très bien depuis). Dans le film, Charles Foster Kane est vendu par sa mère, alors qu’il est encore enfant, un jour où il joue dans la neige avec sa luge. Il passera sa vie à rechercher l’amour et l’adhésion du public en achetant des médias et en s’engageant dans la politique pour oublier la tristesse de sa vie, mais malgré l’ivresse du pouvoir redeviendra avant de mourir le petit enfant qui aurait aimer jouer paisiblement dans la neige.

Citizen Kane est bien évidemment l’oeuvre d’un génie, mais qui a substitué la psychologie à la poésie dans l’écriture du cinéma. Aujourd’hui, le cinéma américain court après ses serial-killers (qui sont victimes de leur mère, de leur père, de leur sexualité, de la société, etc.) et le cinéma français après l’adultère (avec un/une plus jeune, plus vieux, plusieurs personnes, du même sexe, etc.). Comme le personnage qui mène l’enquête dans le film, c’est-à-dire qui cherche à savoir pourquoi C.F. Kane a dit “Rosebud” avant de mourir, je suis persuadé qu’un mot ne peut permettre de mesurer la vie d’un homme, ce que fait croire de manière trop simpliste le plan sur la luge sur laquelle est inscrit “Rosebud” à la fin du film. Par ailleurs, les théories de Freud sur la manière dont l’inconscient domine une part importante de notre vie étaient en vogue dans les années 40 aux Etats-Unis, et marqueront durablement le cinéma de ce pays.

Je ne peux m’empêcher de préférer, à la psychologie de “Rosebud”, la dernière phrase de Marlène Dietrich dans La soif du mal, du même Orson Welles (“c’était un policier corrompu, mais à sa manière un grand homme” à propos d’un ignoble policier interprété par O.W. qui invente des preuves lorsqu’il est convaincu de la culpabilité d’un suspect), le regard-caméra de Jean-Pierre Léaud à la fin des 400 coups, car nul ne sait à ce moment si Antoine Doinel deviendra un voyou ou un homme accompli, le “Silenzio” à la fin du Mépris dont nul ne sait s’il sonne comme l’enterrement du cinéma classique ou la naissance d’un nouveau cinéma (“silence” étant le mot prononcé sur un plateau de cinéma avant de lancer les caméras), et le sourire de la petite fille changée en princesse à la fin du Labyrinthe de Pan (2006), alors qu’elle vient de se faire assassiner par Sergi Lopez, car elle impose le fait que les fascistes du monde entier seront toujours désarmés face au sourire d’un enfant.