Des hommes et des dieux : le sacré contre le pouvoir

Des hommes et des dieux

La plus belle voix du cinéma français, celle de Michaël Lonsdale, intime l’ordre à des militaires venus contrôler les papiers des habitants algériens de son village, de cesser de prendre son dispensaire pour un commissariat. C’est peut-être le seul moment du film où la voix d’un moine porte plus haut que celle d’un barbare, où la voix de l’homme libre est plus inquiétante que celle de l’homme soumis à l’autorité ou à une foi aveugle.

Voici donc les moines de Tibhirine, lâchement assassinés en 1996, dans des circonstances qui demeurent mystérieuses (terroristes, armée ?) dans le monastère algérien où ils étaient reclus. Xavier Beauvois filme leur quotidien de manière très réaliste, comme dans le récent documentaire Le grand silence sur les Chartreux, plutôt que comme les cinéastes du sacré (Bresson, Dreyer, Tarkovski). La caméra capture bien les paysages de l’Atlas (le film a été tourné au Maroc), le doute sur le visage d’un homme qui s’adresse au Christ (le doute du prêtre italien d’Un poison violent, “donne-moi ta paix seigneur”, était beaucoup plus convaincant) ou la gentillesse de Frère Luc, Michaël Lonsdale donc, qui soigne 150 villageois par jour.

C’est pourtant le face à face entre ces hommes réfugiés dans la contemplation et le sacré, et les deux fanatiques du pouvoir, qui intéresse le cinéaste : les hommes en prière face au vrombissement de l’hélicoptère de l’armée, les hommes en soutane face aux intégristes en tenue de guérilla, etc. Dans le dénuement de sa blessure, un terroriste (Adel Bencherif, l’émouvant compère de Tahar Rahim dans Un prophète) prend la pose du Christ de Mantegna.

Beauvois ne prend pas parti entre le parti corrompu au pouvoir, qui tient notamment en accusant la France coloniale de tous ses maux, et ces révoltés violents de la djama islamiya du film. Face à ce déchaînement de violence, il s’agenouille devant les témoins du “prince de la paix” et leur sens du sacré, ce mystère qui porte toute oeuvre d’art que son auteur soit ou non croyant. Des hommes et des dieux, ou la piété de l’artiste envers son propre objet.

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