Invictus de Clint Eastwood : imaginer Machiavel heureux

Invictus

Brûlez les biopics, qu’est-ce qu’il reste ? Au mieux un grand acteur qui joue à dériver le cours de l’Histoire. Le genre le plus casse-gueule du cinéma n’a donné qu’une poignée de chef-d’oeuvres, Lawrence d’Arabie de David Lean, Van Gogh de Pialat, Bird du même Clint Eastwood (l’histoire du saxophoniste Charlie Parker), lorsque le cinéaste se focalise sur une période de la vie du protagoniste. Invictus n’échappe pas à la règle en flirtant avec l’hagiographie du premier président noir sud-africain, Nelson Mandela, après avoir passé 27 ans dans une prison afrikaner sous l’apartheid.

Alors bien sûr, Morgan Freeman ressemble au Président, mais ça ne suffit pas pour faire du cinéma, et on s’étonne que Clint Eastwood, si souvent sceptique vis-à-vis de la politique, se soit emparé de cette histoire de réconciliation nationale via la Coupe du monde de rugby de 1995, avec si peu de retenue. Matt Damon, qui pourrait être mon grand frère pour filer les métaphores familiales fréquentes dans ce blog, est parfait comme à son habitude dans son interprétation du capitaine des victorieux Springbooks.

Mais un discours politique est encore plus ennuyeux au cinéma que dans la réalité, les scènes de match ne sont pas spectaculaires et le film ne dit rien de l’apartheid qui demeure dans les têtes, dans un pays où un officiel sud-africain regrettait récemment que l’équipe nationale de rugby compte moins de noirs que l’équipe de France. Clint Eastwood le francophile expédie rapidement la défaite de la France en demi-finale, et réussit à râter le haka néozélandais en finale, ce chant de guerre maori qui ouvre tous les matchs de leur équipe, qui est l’une des pratiques les plus cinégéniques et spectaculaires du monde sportif. Le cinéaste est plus à son aise pour filmer le duel, dans une toute petite pièce, entre la nouvelle équipe de sécurité du Président, les Noirs et les Blancs qui vont devoir cohabiter. C’est sans doute ce pari politique insensé qui intéressait Eastwood, réconcilier les ennemis, non seulement en les faisant jouer ensemble, mais en leur faisant jouer chacun le rôle de l’autre. Le livre qui inspira le film ne s’intitule pas pour rien Playing the enemy. Ceux qui ont fait travailler ensemble les Allemands et les Français après 1945 plutôt que de remettre la partie une quatrième fois n’ont pas pensé autrement. Chaque fois que la politique sert à rassembler plutôt qu’à diviser, il faut imaginer Machiavel, le théoricien du calcul politique, heureux.

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