Bright Star de Jane Campion : naissance des femmes

Bright Star

Il s’est produit entre la parution de Les Souffrances du jeune Werther en 1776, premier récit d’amour contemporain, et celle de Le rouge et le noir en 1830, un changement aussi majeur que lorsque l’humanité a découvert que la Terre tournait autour du soleil, quand l’homme a réalisé que la femme était non seulement un partenaire sexuel susceptible d’assurer la reproduction de l’espèce, mais aussi qu’elle allait devenir son égal, et qu’elle le complétait intellectuellement et psychologiquement. Bright star est l’histoire de ce changement de perspective.

On peut préférer les inquiétudes de Baudelaire et Rimbaud aux vapeurs du romantisme, qui sont pour la plupart devenues terriblement clichées, mais Jane Campion rappelle justement en racontant l’histoire de la rencontre entre John Keats (1795-1821) et sa muse Fanny Brawne, que c’est bien par ce mouvement que l’homme a accompli la prophétie racontée par Platon dans Le banquet, à savoir que l’humanité aurait été séparée en deux en des âges très anciens et que toute la vie des hommes se réduirait à retrouver leur moitié.

On n’avait pas vu d’aussi belles robes depuis In the mood for love que celles qui parent la belle amoureuse, mais elles jouent là un rôle central en racontant la manière dont les femmes sont progressivement passées de leurs tâches ménagères à la culture, puis aux métiers des hommes. Yves Ansel remarque que pour la première fois dans l’imaginaire occidental, Stendhal représente dans Le rouge et le noir, en 1830, avec Mathilde de la Mole, une femme en train de lire dans une bibliothèque.

L’intrigue homosexualisante entre John Keats et son colocataire, un poète râté, renforce l’idée selon laquelle l’homme a changé de partenaire intellectuel à cette époque où l’éducation des femmes de la bourgeoisie s’est progressivement développée. Le jeune homme justifie l’impossibilité de son amour avec Fanny Brawne par le fait qu’il ne sait pas où se situer avec les femmes, dont sa préférée est sa propre soeur (Allo Freud !). Mais c’est bien plutôt la différence sociale qui écarte les jeunes gens, en provoquant la honte du jeune homme puis en précipitant sa maladie. “Le poète et sa muse” ironise le frustré, “le poète s’amuse” rétorque la belle pour signifier que le monde change, selon le même jeu de mot en anglais qui prouve notre proximité avec nos amis britanniques (même si la Manche nous préserve fort heureusement de quelques redoutables habitudes culinaires).

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