Hadewijch (2) : Bruno Dumont et ses comédiens

Hadewijch

Il y a des moments “rose pourpre du Caire” dans la vie, lorsque les héros des films sortent de l’écran et rejouent le film pour les spectateurs ébahis. Julie Sokolowski, l’interprète de Hadewijch de Bruno Dumont, nous a offert l’un de ces moments au Ciné 104 de Pantin en expliquant, de sa petite voix, en regardant bien dans les yeux la grande silhouette de cowboy phénoménologue du cinéaste, que celui-ci travaillait effectivement dans la tension avec ses comédiens, et que plus d’une fois l’assistant réalisateur était venu la chercher en larmes pour qu’elle reprenne la 20e ou la 25e prise d’un seul plan.

La présence des deux comédiens principaux, la jeune femme et Yassine Salim qui tombe amoureux d’elle dans le film, auprès du cinéaste était d’autant plus surprenante que celui-ci a construit sa légende depuis son premier film, La vie de Jésus en 1997, sur le conflit avec ses comédiens, pour la plupart des non professionnels auxquels il demande d’interpréter des rôles proches d’eux.

Bruno Dumont s’intéresse selon ses propres mots “à la dimension du sacré dans le retrait de Dieu.” Ce sacré, il le cherche en multipliant les prises pour dépouiller la mise en scène des artifices (dialogues, mouvements) afin de se concentrer sur un regard ou une expression dont la beauté est d’être “pôlie aux 27 prises qui ont précédé”. Au cours du tournage, les comédiens qui n’ont pas répété et qui ne connaissent pratiquement pas les dialogues, sont invités à se concentrer sur des situations : “dis-lui que tu ne peux pas sortir avec lui parce que tu aimes Jésus”, “prends-lui la main”, etc.

Le résultat, qui agace ou ennuie certains, est pourtant considéré par quelques happy few comme l’une des plus belles manifestations de la grâce offertes par le cinéma contemporain. Peu de cinéastes peuvent se targuer dans leur carrière d’avoir filmé une scène aussi forte que la découverte de l’amour par la jeune Hadewijch, à la fin du film, lorsqu’un pauvre hère la sort des eaux pour l’enlacer et la réconcilier avec les hommes et le monde. Alors on se dit que la fierté des comédiens Yassine Salim et Julie Sokolowski d’avoir participé à ce film, et la tendresse manifeste du cinéaste pour ses deux interprètes, sont bien la preuve de ce qui se joue au cinéma : le réenchantement du monde.

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