Dheepan de Jacques Audiard : le passage de père

La générosité de Jacques Audiard est ce qui impressionne le plus, cinéaste attentif d’un semi-SDF et d’une sourde (Sur mes lèvres), d’une pauvre étudiante chinoise à Paris propulsée pianiste de premier rang (De battre mon coeur s’est arrêté), d’une amputée des jambes et d’un amputé des sentiments (De rouille et d’os), d’un arabe orphelin créant un empire depuis sa cellule et au cours de rares sorties (Un prophète), ici de trois Sri-lankais tamouls réfugiés en France sous la forme d’une famille qu’ils ne sont pas mais qui passe mieux auprès des services de l’immigration.

Bien sûr, il est beaucoup plus facile de consacrer deux pages au vite oublié Mission impossible où une longue séquence à Casablanca ne filme aucun Marocain(e) comme un être humain que de mettre le nez dans ce grand film de genre beau et violent. Il faut voir apparaître le visage abîmé du comédien principal, lui-même ancien soldat des tigres tamouls, apparaître sur le Cum dederit du Nisi Dominus de Vivaldi, auréolé d’un serre-tête phosphorescent (“deux euros Madame”) pour prendre la mesure de la puissance et de l’importance du cinéaste, renvoyant chaque passant des grandes villes à son regard sur les pauvres Srilankais, Afghans, Syriens et Pakistanais qui tentent leur survie jusqu’ici.

La famille est orientée vers une cité-ghetto où Dheepan va comme toujours chez Audiard prendre la fonction de père, celle disons que la société attend des hommes (assumer la responsabilité de ses actes, assurer la sécurité et le confort des siens) avant de confier le pouvoir à une femme (Sur mes lèvres : le SDF vole l’argent mal acquis de son patron grâce à la secrétaire de la société immobilière qui lui donne sa chance, De battre mon coeur s’est arrêté : un promoteur immobilier minable venge son père embarqué dans de sales affaires avec la mafia russe avant d’assister au concert de sa compagne devenue la pianiste qu’il rêvait d’être, De rouille et d’os : un vigile un peu boxeur confie son business à une amputée des jambes qui s’accroche à lui, Un prophète : un jeune prisonnier crée un empire de la drogue depuis sa cellule avant de craquer pour la femme et la fille de son meilleur ami).

C’est la Palme d’Or” a dit un ami de mon frère en sortant de la séance de Dheepan à Cannes. Un motif d’exil méconnu en France (l’ONU parle de 80 à 120 000 morts au cours de la guerre civile entre l’armée et les tigres tamouls, le conflit ayant entraîné la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils), un cinéaste important ne livrant certes pas son meilleur film (mais les Coen, les Dardenne, Polanski, Nuri Bilge Ceylan, etc. n’ont pas non plus reçu la récompense pour leur meilleur film), mais poussant la générosité à filmer des inconnus d’une minorité méconnue… Le cinéphile démocrate n’accepte sans doute pas le geste de l’ancien tigre tamoul prenant les armes pour défendre les siens d’une bande de trafiquants de drogue et la scène finale en Grande-Bretagne filmée comme un paradis où la classe moyenne est accessible à tout immigré souriant et bon travailleur est un peu ridicule. Il aurait été plus intéressant de filmer un fait gênant, la facilité avec laquelle de nombreux jeunes français noirs ou arabes qui peinent à trouver un emploi de cadre dans l’informatique ou la banque à Paris obtiennent facilement un emploi à Londres.

La métaphore dérangeante du retour du pouvoir du père dans un ghetto où les garçons grandissent sans père au milieu d’une bande virile n’apporte évidemment pas de bonnes nouvelles, mais les spécialistes de la banlieue ne cessent de demander des moyens pour rendre le pouvoir aux adultes. “Se servir du père pour mieux s’en passer” conseillait Lacan. Un père, ça casse et ça passe, dans Taxi Driver comme dans Dheepan.

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