Zaneta de Petr Vaclav : le regard de la Rom

Le cinéma est histoire d’affamés et il y aura toujours plus d’émotion, de rage et de mélancolie dans le visage d’Isabelle Adjani ou d’Olga Kurylenko qui ont gardé le souvenir de la faim que dans certaines de leurs collègues trop bien nourries, et la grande erreur de Xavier Beauvois lorsqu’il filme l’histoire de deux charlots modernes qui ont dérobé le cercueil de Chaplin est de raconter le contraire de ce qu’il prétend en humiliant ses personnages face à des héritiers qui n’en demandaient manifestement pas tant.

Alors le cinéaste tchèque filme une Mère Courage rom tendue comme un arc pour donner des conditions de vie décentes à sa fille alors que son compagnon s’enfonce dans les dettes et la petite criminalité sur fond de mouvements anti-roms dans un vaste territoire européen, le plus riche du monde, où le goût du patrimoine et la peur de la chute sociale ont fait reculer le goût de l’autre.

Le Rom est la frontière langagière entre le rêve d’une humanité post-raciale et le désir de sélection, de séparation entre les légitimes et les autres. Le cinéma sur les Roms est devenu indispensable en tant qu’il met au défi l’expérience du regard de chaque spectateur sur les Roms qu’il croise dans le métro, la rue… Vaclav filme tambours battants ceux qui ne “thésaurisent ni sur l’argent ni sur le temps” (Didi-Huberman), pères humiliés d’être rejetés dans une sous-humanité, Mère Courage continuant de danser après s’être fait voler son portefeuille et secouant les hommes au petit matin pour qu’ils aillent travailler et grapiller quelques euros pour donner une éducation décente aux enfants. Rêve d’une société matriarcale concluait Bernard Maris dans son ultime essai un peu fourre-tout, règne du “pas-toute généralisé” (Colette Soler) sans doute pas plus propice au bonheur de tous de l’ancien ordre social, mais beaucoup moins meurtrier.

 

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