Velazquez au Grand Palais, l’art de la pommette

Bien sûr on peut lire des choses beaucoup plus intelligentes sur Velazquez, l’ouverture des Mots et les choses par Michel Foucault ou le commentaire de son oeuvre par Elie Faure dans son Histoire de l’art moderne lue par Belmondo dans Pierrot le fou, mais c’est beaucoup moins amusant que Cinéma dans la Lune.

C’est donc l’art consommé de la pommette chez le peintre “à égale distance des rois et des nains” (Nicolas de Staël) qui nous captive, pommette ronde et rouge des biens nourris, du roi Philippe IV, du pape Innocent X, de l’infant Balthasar Carlos, Démocrite, Marie-Thérèse, l’infante Marguerite, pommette creuse du cocu Vulcain, de Saint-Thomas, Saint-Paul, de la vieille dame aux oeufs (hélas restée à Edimbourg) et de ses nains. Que dire de sa Vénus à son miroir et ses fesses joufflues ? Que le visage qui se reflète dans le miroir O vanités a un aspect bouffi nettement moins gracile que la courbe qui eut valu l’excommunication à l’hildalgo si son nu avait été connu dans la prude Espagne du XVIIe siècle.

Brièvement, profondément, d’une puissante tache blonde qui frémit dans une enveloppe d’argent et sur qui des accents plus clairs ou plus foncés indiquent seuls en frappes de lumière les arêtes et les saillies, les méplats et les bosses, il construisait ces faces de vie concentrée où, sous la mobilité du masque musculaire, se voit le dur squelette du visage” écrit Elie Faure dans son Velazquez. C’est là toute l’originalité du peintre qui capta la frénésie avec laquelle l’aristocratie espagnole s’inscrivit dans les prestigieuses lignées européennes (tout un pan de sa peinture raconte les rapports de force entre les couronnes d’Espagne, de France et d’Autriche) pour faire oublier son métissage avec les Maures si visible chez le petit peuple espagnol auquel Velazquez accorda autant d’attention : bouffons appelés (dont Pablo de Valladolid entouré de néant qui inspira le joueur de flûte de Manet) à divertir sa Majesté et sa cour qui paradent dans leurs sinistres vêtements noirs évoquant la phrase de Pascal “Un roi sans divertissement est un homme plein de misère”, demoiselles d’honneur (“meninas”, titre de son plus célèbre tableau exposé au Prado) s’épuisant à tromper l’ennui des enfants de la couronne , cuisinières absorbées par leur tâche comme si elles tutoyaient les anges…

L’irruption du crâne dans le portrait vivant par Velazquez est une découverte qui nous mène aux rivages de notre modernité frappée par l’angoisse baudelairienne du devenir charogne de toute beauté. Cet appel de la pommette devrait être le souci de tout artiste digne de notre modernité pas moins peuplée d’aristocrates, de bouffons et de nains magnifiques.

Velazquez au Grand Palais, du 25 mars au 13 juillet 2015

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