Histoire de Judas de Rabah Ameur-Zaïmeche : Heureux les naïfs

L’éblouissement causé par Histoire de Judas est affaire de géographie physique et mentale : les paysages des hauts plateaux des environs de Biskra en Algérie, des gorges d’El Kantara ou de l’antique cité romaine de Timgad, les visages du cinéaste Rabah Ameur Zïmeche interprète de Judas et de ses amis qui interprètent le Christ, ses disciples comme la belle Patricia Malvoisin ou les colons romains, le retournement du traître Judas en un disciple fidèle, émotif et sincère du prophète cité 11 fois dans le Coran.

L’image d’Irina Lubtchansky emprunte à la peinture religieuse du Caravage à Rembrandt en renvoyant l’histoire du Christ au monde des Sémites, qui partageaient des langues à la racine commune au Moyen-Orient au début de notre ère. Le cinéaste signe son plus beau film en s’attachant à la descente commune de Judas et du Christ à Jérusalem, quelques scènes tirées des Evangiles (la chasse aux marchands du temple, la femme adultère menacée de lapidation, invitée par le Christ à partir en paix à moins que “ceux qui n’ont jamais péché lui jettent la première pierre”) et ses réflexions personnelles sur l’utilisation politique de Judas pour détourner la haine du peuple des colons et se focaliser sur un bouc-émissaire idéal pour les siècles à venir.

Cette réhabilitation audacieuse de la figure si commode de Judas sert surtout au cinéaste à rappeler la portée du message d’amour et de révolte du Christ contre les injustices et la violence de l’occupation romaine dans l’acculturation par la force des populations locales comme l’a vécu l’Algérie pendant plusieurs siècles d’un processus d’une grande violence. Là où Scorsese manquait sa Dernière Tentation en renvoyant tous les sens au péché, Rabah Ameur-Zaïmeche ose dans la plus belle scène du film la sensualité de la scène où une femme “pécheresse” verse un parfum coûteux dans les cheveux du Christ devant son hôte conservateur consterné : heureux les naïfs (littéralement “ceux qui viennent de naître”) qui agissent contre la raison politique et les bien-pensants, une main leur ouvre le monde.

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