Big Eyes de Tim Burton : l’art de la cécité

L’histoire pathétique de ce faussaire manipulateur doté par Tim Burton du rire inimitable de commercial de Christoph Waltz qui allait devenir le peintre le plus cher au monde avec les tableaux peints par son épouse blonde californienne terrorisée par son homme dans les années 60 valait bien un tango. Le cinéaste de la représentation de la vie moderne comme un conte d’horreur pour enfant s’en charge en forme de requiem pour sa vie de couple avec la comédienne Helena Bonham Carter dont il est officiellement séparé depuis la fin de l’année 2014.

Il y est question de Walter Keane, agent immobilier meilleur vendeur que peintre qui voulait son quart d’heure de gloire et de vengeance vis-à-vis du monde de l’art en signant les tableaux d’enfants aux grands yeux tristes peints par sa femme (l’émouvante Amy Adams, comédienne de Fighter et American Bluff) et reproduits jusqu’à l’infini dans les chambres d’adolescente. L’image mélancolique de Bruno Delbonnel (d’Amélie Poulain à Inside Llewin Davis) transforme la Californie des sixties en tons pastels rose bonbon et cheveux peroxydés en souvenir de Marylin.

Big Eyes (titre québécois Les grands yeux), d’une facture classique comme tous les films qui sortent en France avant l’annonce de la sélection du Festival de Cannes dans environ un mois, s’amuse des jeux de manipulation dans le couple et au-delà sur la paternité d’une oeuvre (question passionnante de la place des femmes dans l’oeuvre des hommes qui gravent leur nom dans l’Histoire) et la perte de pouvoir des hommes sur leur sphère familiale, ou la fin du fameux “père orang-outang” dont se moquait Lacan. L’intrigue très cinégénique (une femme seule rencontre le prince charmant, se fait manipuler, recouvre sa liberté) laisse trop peu de place au thème sous-jacent porté par la phrase de Warhol placée en exergue du film sur le fait que ces tableaux devaient être de bons tableaux vu leur considérable succès. C’est pourtant dans les rayons des supermarchés où les boîtes de conserve reproduites à l’infini côtoient les posters de Madame Keane également reproductibles et transformables à l’infini selon les normes du marché.

Le cabotinage de Christoph Waltz atténue seul le plaisir légitime d’assister à la cécité à partir de laquelle sombre ou se construit tout couple, que Louis Aragon célébrait dans son Contre-Chant du Fou d’ElsaJe suis ce malheureux comparable aux miroirs qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir/ Comme eux mon oeil est vide, et comme eux habité de l’absence de toi qui fait sa cécité“.

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