Selma mon amour de Ana DuVernay : la construction du désir de l’Autre

Selma est le film d’une très grande scène, la foule de femmes et d’hommes noirs marchant sur le pont de la ville de Selma, Alabama pour obtenir le droit de vote sans restriction (la plupart des demandes étaient rejetées par les fonctionnaires blancs), chargée par la police locale sous l’oeil des photographes et d’un journaliste du New York Times qui allait donner une couverture médiatique internationale à l’événement. Raconté de façon très classique, mais apparemment pas plus que Still Alice qui valut l’Oscar à Julianne Moore, le film présente les défauts habituels des biopics, sa construction trinitaire (misère/succès/rédemption), ses interprétations emphatiques (Tim Roth, comédien britannique, en gouverneur raciste de l’Alabama, est à peu près aussi crédible que moi en John Wayne) et la réduction de l’Histoire aux besoins du récit.

Le film de Ana DuVernay court de la réception du Prix Nobel de la Paix par Martin Luther King en 1964 à son discours à Montgomery, capitale de l’Alabama, en 1965 après que Johnson ait levé toutes les conditions suspensives à l’inscription sur les listes électorales. Le récit suit la stratégie du Docteur King et des siens pour obtenir la pitié, la tendresse et l’amour de l’électorat blanc seul à même de secouer un président embourbé dans la guerre du Vietnam et frileux à l’idée de déclencher une guerre civile dans le sud. Les meilleures scènes du film sont donc consacrées à la mesure du temps pour faire couple (King et sa femme), faire communauté (le révérend négociant avec les différentes factions du désir de son aspiration à la non-violence à l’appel à la violence de Malcolm X) et faire peuple (l’Amérique unifiée autour d’une décision de justice portée par Martin Sheen, qui rappelle qu’une histoire du cinéma américain pourrait être écrite à partir des scènes d’injustice et de justice de Naissance d’une nation à Révélations).

La bande annonce française convoque la musique de Public Enemy et le désir de révolution du groupe de hip-hop pour accroître la colère du spectateur, alors que la cinéaste épouse clairement la voie du Docteur King. Il reste que nous écrivons dans le pays où mon amie Carmen s’est faite traiter de “sale négresse” par sa maître de stage chez un grand parfumeur, et qui n’offrant aucune opportunité au banquier franco-ivoirien Tidjane Thiam, vit ce dernier nommé à la tête d’un assureur anglais puis ces derniers jours à la tête d’une banque suisse. Selma raconte le temps qu’il faut pour faire couple, communauté et peuple. L’on peut vivre de moindre ambition, mais on risque aussi d’agiter le néant.

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