Citizenfour de Laura Poitras : le responsable de la nomination

Les révélations effrayantes d’Edward Snowden sur la possibilité pour les surpuissances modernes de rendre publique toute vie privée connectée (contenu des mails, des recherches sur internet, des appels téléphoniques, position géographique renseignée par les achats par carte ou le téléphone…) ont été filmées dans une chambre d’hôtel de Hong-Kong en 2013 en présence de deux journalistes américains associés au journal britannique le Guardian, Laura Poitras et Glenn Greenwald.

Le dispositif très basique de ces militants d’une limitation des pouvoirs de l’Etat au profit de la liberté humaine, ce qui en fait de vrais héros américains selon le leitmotiv préféré de ce pays (“this is a free country” clament si souvent les héros des films américains), est le cadre de ce film de contre-espionnage moderne où trois ordinateurs et une caméra défient les plus grandes puissances mondiales, en premier lieu les Etats-Unis et la Grande-Bretagne et son redoutable programme de surveillance Tempora qui place tout citoyen utilisant des applications transitant par le territoire américain en situation de dénuement.

Le caractère juvénile du héros de l’affaire, un jeune homme de 29 ans, et le choix du territoire chinois et de Moscou pour échapper aux poursuites pour trahison dans son pays, offrent une dramaturgie exceptionnelle à la cinéaste accompagnée de la monteuse Mathilde Bonnefoy, dont le travail vient d’être salué par l’attribution de l’Oscar du meilleur documentaire. La tendresse de la cinéaste est tangible pour ce jeune homme très calme, déterminé et humble, heureux que les fichiers qu’il a téléchargés en tant que sous-traitant de la NSA soient connus du grand public sans mettre en danger les agents américains. Ses révélations effrayantes sur la possibilité qui lui était offerte à son poste de se connecter à n’importe quel drone américain dans le monde surveillant ou tuant des individus sont l’aspect le moins connu de la tempête médiatique qui suivit ses révélations et sa fuite en 2013, jusqu’aux ultimes révélations du film sur le fait que les drones américains sont gérés depuis le site de Rammstein en Allemagne.

La tristesse de l’exil de cet homme courageux dans un pays qui a peu de leçons à donner en matière de droits de l’homme (la vision de l’excellent film de Manon Loizeau sur la Tchétchénie suffit entre autres à s’en convaincre, même pour l’amoureux de la Russie que je suis) donne la mesure de l’importance des “responsables de la nomination” du monde, pour paraphraser l’expression que Pierre Bourdieu réservait aux artistes, “responsables de la nomination créatrice”. Si les artistes donnent un nom à des personnages invisibles du public (Bourdieu prend l’exemple dans son cours Sur l’Etat des homosexuels, Yves Ansel parlerait du moment où pour la première fois dans l’histoire de l’art occidental, une femme s’empare de livres qui parlent de liberté dans Le rouge et le noir), les journalistes, les lanceurs d’alerte, sociologues, psychanalystes, historiens… ont la responsabilité de la nomination du monde dont la possibilité est la seule force qui distingue la civilisation de la barbarie.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *