Inherent Vice de Paul Thomas Anderson : le tour du vice

Les jouissances des années 70 (sex, drug, rock n’roll) regrettées ou haïes forment un cadre idéal de l’économie de la jouissance qui a pris le dessus sur celle de l’équipement. Paul Thomas Anderson, le cinéaste de la transformation de la vie en mythologies individuelles épiques et pathétiques (la performance d’un acteur de porno dans Boogie nights, l’ouverture au monde d’un homme castré par l’amour et la découverte d’un harmonium dans Punch drunk love, la victoire de l’homme qui choisit le pétrole sur le faux prêtre dans There will be blood, le retour à la vie d’un vétéran de la guerre de Corée avec l’aide d’un gourou de secte érotomane dans The master) adapte l’un des grands auteurs américains contemporains, Thomas Pynchon, avec Inherent Vice (traduit par “vice propre”, c’est dire le caractère intraduisible de l’expression) et son histoire de détective privé hippie aux prises avec son ex, un magnat de l’immobilier, une bande de nazis, un policier facho…

Le plaisir visuel pris par le spectateur des films de Paul Thomas Anderson est parfois atténué par la sensation du bon élève de rendre une copie parfaite. Inherent vice est son meilleur film en considérant que le cinéaste oublie de donner la leçon pour se laisser surprendre par ses extraordinaires comédiens, Joaquin Phoenix en hippie planant et la comédienne britannique Katherine Waterston en tête, et l’absurdité du récit de Pynchon en forme de polar miteux. L’intrigue compte beaucoup moins que le pur plaisir du noeud dramatique pour assouvir le triste besoin de l’homme de préférer comme disait Emmanuel Kant les héros des temps de guerre à la tristesse des spéculateurs des temps de paix.

Doc Sportello (Joaquin Phoenix) fume des joints et mène ses intrigues minables en prenant tous les coups attendus de la fonction. Notre contemporain, il accomplit le tour du vice, refusant de s’inscrire dans la jouissance de l’équipement, entouré de cadavres et de partouzards, se limitant lui-même au jeu finalement très sage de l’amour et du hasard de ceux qui se sont reconnus (le héros ne jouit qu’en écoutant les récits des aventures de sa petite amie, et leur couple ne tient qu’en se promettant de ne pas se remettre ensemble) obligé d’appeler le vice en renfort de la vertu.

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