Foxcatcher de Bennett Miller : la production du petit maître

La tenue la plus inesthétique du monde, le slip de lutteur, fut l’objet d’une lutte homérique à hauteur du XXIe siècle, grandiose et pathétique, entre l’héritier d’une vieille famille américaine ayant gardé l’habitus de son origine aristocratique française, les Du Pont de Nemours, et un prolétaire américain champion olympique de lutte gréco-romaine à Los Angeles en 1984.

Le film de Bennett Miller, spécialiste des malaises dans la civilisation (la solitude de l’écrivain Truman Capote en prise avec le monstre qu’il a créé avec De sang-froid, face à face entre l’écrivain mondain new-yorkais qui marche vers la gloire et le prolétaire américain en route pour l’échafaud, l’ambition avortée d’un entraîneur de base-ball persuadé que les mathématiques auront raison de l’argent dans Le stratège) est impressionnant pour son parti de mise en scène qui ne cesse de confronter le mythe de la réussite individuelle à l’autoreproduction de la fortune. Un héritier (le comique Steve Carell) rongé par l’ennui et ses névroses réunit des athlètes de lutte autour de lui par patriotisme, volonté de dominer et homosexualité refoulée. Un athlète fragile (Channing Tatum) entre dans son jeu, s’isolant de son frère aimé (Mark Ruffalo, l’un des plus grands comédiens contemporains) pour répondre au désir d’emprise de celui qui veut être appelé « coach » et « mentor ». Le jeune homme est environné par le poids de la famille du Pont qui contemple le monde de son mépris jusque dans les toilettes. Le jeu du maître et de l’esclave se mue rapidement en parade homosexuelle entre le pathétique héritier et l’orphelin.

Le cinéaste tire parti du potentiel comique de Steve Carell pour rappeler qu’un tyran devrait être un objet naturel de moquerie dans un pays libre, mais qu’un tyran riche dispose de nombreux moyens pour taire ou détourner les critiques (armée de laquais, mécénat pour mettre en avant sa générosité plutôt que la manière dont l’énormité de sa plus-value lèse les travailleurs…). John du Pont tourne toutes ses phrases autour des notions « d’excellence, d’intensité et de domination » comme le rappelle un cinéaste chargé de mettre en scène le documentaire à la gloire du financeur. Le film porte maladroitement l’intrigue vers une mère castratrice (Vanessa Redgrave) un peu trop commode, même si elle est fascinante lorsqu’elle est dévastée par le spectacle pathétique de son fils faisant semblant d’entraîner ses poulains. Le lien constant du début à la fin du film entre patriotisme et infantilisme est beaucoup plus profond, de la scène d’ouverture où l’athlète est chargé pour 20 dollars de motiver un amphithéâtre rempli d’enfants, à la scène de fin où il vend son corps dans les combats de lutte libre dont les participants s’entretuent sous le cri de « USA, USA ».

Le petit maître, cette icône promise à un bel avenir dans un monde bâti autour de la disparition des grandes espérances, y prend un coup aussi fragile que son héros, mais c’est un coup de signifiant-maître, un maître symbolique et discutable, seul à même de contrer la production massive de maîtres.

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