Les trois singes : comment filmer une âme ?

Les Trois singes

Le grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan voudrait filmer l’âme humaine comme Dostoïevski l’a représentée dans la littérature, de la même manière que Jean-Luc Godard souhaitait adapter au cinéma les audaces formelles de Picasso, et Robert Bresson retrouver sur l’écran la grâce de la peinture de Georges de La Tour.

Alors que la communication du film insiste sur son aspect contemplatif, au risque de le priver de spectateurs qui pourraient rechercher un polar et y trouver à défaut de pot, l’art, Les trois singes est un film policier métaphysique, qui raconte l’histoire d’un politicien véreux qui paie son faible chauffeur pour prendre sa place en prison pour avoir écrasé accidentellement un homme. Pendant son incarcération, le fils du chauffeur découvre que sa mère tombe amoureuse de l’homme politique qui abuse d’elle.

C’est moins l’intrigue qui intéresse le cinéaste que le chemin qui mène ses personnages vers la trahison ou le mensonge. Les admirateurs du cinéaste turc retrouveront avec plaisir dans Les trois singes sa manière de filmer si bien cet élément tellement cinégénique, qui justifierait à lui seul l’invention du cinéma, et qui manque tellement au Parisien que je ne serai jamais complètement : la Mer. Le portrait croisé de ces trois membres d’une même famille incapables de communiquer déroute toutefois par sa manière de glisser d’un personnage à l’autre sans avoir le temps de raconter véritablement l’histoire de l’un d’entre eux.

Il faudrait ajouter à la célèbre phrase d’André Bazin selon lequel « le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs », la mention « et si possible, en moins de deux heures ». En effet, la cherté d’un film impose pour le sortir en salle que sa durée soit globalement inférieure à deux heures, durée au-delà de laquelle le distributeur perd une projection par jour. Il existe bien quelques exceptions à la règle, mais les films de trois ou quatre heures peuvent difficilement rivaliser avec les nombreuses heures de lecture passées en compagnie des galeries de personnage de Dostoïevski, Proust ou Faulkner. La mode actuelle de la polyphonie au cinéma, dont Dostoïevski serait l’inventeur en littérature, et qui consiste à donner toute leur voix à plusieurs personnages dans une seule œuvre, ne doit pas faire oublier que la durée limitée d’un film permet difficilement de s’intéresser à plus d’un personnage.

On peut préférer chez Robert Bresson l’âme d’une jeune fille persuadée d’avoir été envoyée par Dieu pour sauver le Royaume de France (l’extraordinaire Florence Delay dans Le procès de Jeanne d’Arc) au portrait croisé et didactique des misères d’un âne et d’une jeune fille (Au hasard Balthazar), chez Jean-Luc Godard la cavale d’un couple de gangsters anarchistes (Jean-Paul Belmondo et Anna Karina dans Pierrot le fou) au croisement confus de destins tentés par le maoïsme à Paris (La Chinoise), et chez Nuri Bilge Ceylan la solitude d’un homme éloigné du bonheur pour avoir renoncé à la possibilité d’une carrière et d’un amour (Uzak, « Loin » en turc), ou la déchirure d’un couple dont la relation change au gré des saisons (Les climats) aux souffrances des trois paumés des Trois singes, même s’il est impossible de ne pas être ému par leur acharnement à vouloir survivre coûte que coûte.

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