Le loup de Wall Street : le problème de la rédemption chez Martin Scorsese

Que certains de nos contemporains, très riches, vivent comme des porcs, ce n’est pas une nouveauté, et ça ne fait pas forcément un grand film. Il est donc très intéressant de voir ce que Martin Scorsese peut faire d’une fresque de trois heures tirée des mémoires d’un ancien courtier en produits financiers qui s’est vautré au cours des années 90 dans une orgie d’argent, de sexe, de drogue et de blanchiment d’argent avant d’être rattrapé par le FBI, de passer par la case prison et de vivre aujourd’hui en Californie où, nous indique sa fiche Wikipédia, il est “fiancé”.

La virtuosité du cinéaste de l’hubris est à l’oeuvre dès les premières scènes pour présenter l’initiation de Jordan Belfort (Leonardo di Caprio) par un trader cynique, l’indépendance du jeune homme qui bâtit sa fortune en pigeonnant les classes populaires à la recherche d’un gain rapide, et la longue orgie qui a marqué ses années au sommet de la finance jusqu’à ce que son univers s’effondre par la ténacité d’un agent courageux et incorruptible du FBI. Martin Scorsese prétend qu’il a voulu écoeurer le spectateur, mais les nombreuses scènes de nu et l’exhibition de l’hyper-richesse (manoirs, yachts, hélicoptères, voitures de courses, etc.) relèvent davantage de l’esthétique des magazines de charme et de décoration, que de la critique radicale de notre société du plus-de-jouir portée par des films comme Salo ou Martyrs.

Le loup de Wall Street révèle surtout la limite du schéma rédempteur de la plupart des films de Scorsese, de Mean Streets à Casino en passant par Raging Bull, à l’exception des Infiltrés qui n’offrait une rédemption à aucun personnage. L’ancien séminariste qu’est le cinéaste semble avoir privilégié toute sa vie ce schéma issu du catholicisme, sauf lorsqu’un scénariste ambitieux (Paul Schrader pour Taxi Driver, qui refermait le film sur la solitude du personnage) ou un projet préliminaire (Les infiltrés est un remake) lui ont imposé des fins plus complexes.

Que Jordan Belfort ait été puni satisfait sans doute le spectateur, mais l’aide-t-il à appréhender le monde contemporain de la finance ? L’article paru dans le New york Times sur le film s’appelle When Greed was good and fun, ou “quand l’avarice était bonne et fun”. Pourquoi parler au passé ? L’actualité mène à voir simultanément deux films qui se terminent sur le plan fixe d’une foule captée par la société du spectacle (le théâtre chinois dans A touch of Sin, les conseils de vente du trader reconverti en consultant minable dans Le loup de Wall Street). Ce plan peu engageant entre le “tous coupables” et l’appel à la révolte ne dit pas ce qui se trame des nouveaux imbéciles heureux qui feront honte à l’avenir, comme un économiste que j’entendais dire il y a quelques jours, citant Schumpeter l’air béat, que le nouveau monde devait tuer l’ancien. C’est la représentation de cette permanence des tueurs dans les époques de paix que nous attendons des oeuvres d’art.

 

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