A touch of sin de Jia Zhang Ke : le seuil de la honte de vivre

Un artiste est un individu qui donne une forme à ce qui de son époque fera honte à l’avenir. On peut discuter longtemps de l’emballage de la forme en question (réalisme, beauté, laideur, onirisme, abstraction…), mais le résultat est le même : l’avenir n’accroche que ce qui révèle et couvre la honte de vivre. Le reste retourne en poussière ou végète dans les caves. Le sourire de la Joconde ? Les hommes (entendons les mâles) ne savent toujours pas interpréter le sourire d’une femme. Le Déjeuner sur l’herbe de Manet ? Le puritanisme ne supporte pas le plaisir féminin. Les tableaux du Caravage dont la moindre exposition attire des files de spectateurs hystériques ? Le passager du XXIe siècle vit quotidiennement avec la représentation de la violence, du sexe et de l’ambiguïté sexuelle.

Jia Zhang Ke, très grand cinéaste chinois lorsqu’il se joue des règles de la censure, est en forme pour cette Touch of sin qui emporte dans un jeu de massacre quatre perdants de la machine à créer de la honte de vivre en nous intimant l’ordre de devenir riche (le moindre buraliste agite les millions du Loto sur sa vitrine, ou les classements des grandes fortunes françaises ou mondiales…).

Dans ce film choral, le premier s’empare d’un fusil pour se venger des coups reçus après avoir dénoncé la corruption dans son village. Le second tue un couple de bourgeois à coup de revolver pour voler le sac de la dame et comme il le dit, “tromper l’ennui”. La troisième ne supporte plus la vulgarité et les avances des clients du lupanar dont elle est la réceptionniste. Le dernier rêve d’échapper à la réalité qui lui saute brutalement à la figure.

Jia Zhang Ke utilise les figures du Wu Xia Pian (cinéma de sabre chinois, et son chef-d’oeuvre La 36e chambre de Shaolin), du western cynique popularisé par Leone et du vengeur (on pense à Michael Caine dans La loi du milieu et son “do you like strawberry fair ?”). A touch of sin dresse le bilan peu flatteur du règne de l’or annoncé avec effroi par Paul Gauguin, qui agite désormais le pays le plus peuplé du monde, qui régnera bientôt sur celui-ci. La possibilité de ce film qui ne peut se comparer pour sa violence sociale qu’aux Martyrs de Laugier est la preuve que la Chine s’offre désormais le luxe de hurler contre la honte produite par le système dans lequel nous évoluons. Or ce que l’histoire enseigne, c’est bien que durent les civilisations qui encouragent l’expression de leurs défauts pour les corriger marginalement.

A TOUCH OF SIN – Bande-annonce VO par CoteCine

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *