Touki Bouki de Djibril Diop Mambety : pour une Hystoire du cinéma

On peut se demander ce que serait le cinéma contemporain si Touki Bouki occupait depuis sa sortie en 1973 la place qu’il mérite dans les cercles cinéphiles, au même titre que Soy cuba de Kalatazov manque cruellement à l’évolution du cinéma depuis les années 60. Le cinéma africain n’a pas eu, contrairement à son homologue asiatique, son Tarantino pour lui offrir une place de choix dans les dictionnaires des cinéastes qui effacent Djibril Diop Mambety (ni le Sadoul ni le Tulard ne le mentionnent), et si Touki Bouki est selon Olivier Marboeuf un pilier des black studies en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, sa filiation ne semble assurée en France que dans le cinéma de Claire Denis, ou aujourd’hui de sa nièce Mati Diop qui consacre un documentaire poétique, Mille soleils, à la mémoire du cinéaste et des comédiens du film.

C’est l’histoire d’un jeune couple sénégalais en marge de la société, rejeté par leur famille pauvre et traditionnelle, les riches dandys marxistes qui laissent entrevoir le gouffre idéologique et humain dans lequel sombreront la plupart des révolutions africaines, les noirs à masque blanc qui occupent la place laissée vacante par les blancs durant la période postcoloniale, et les expatriés blancs communistes et anticolonialistes qui refusent d’augmenter leur employé noir et de se mêler à la population.

Ce film d’une audace formelle et politique inouïe combine les recherches de Godard période Pierrot le fou et de Skolimovski tendance Deep end, le cinéma militant noir américain enveloppé de free jazz (The art ensemble of Chicago pour les Stances à Sophie) et l’art sénégalais. Touki Bouki est un film de l’hybridation entre la conception africaine du temps fonctionnant de manière circulaire, et la volonté de la génération de cinéastes africains de la décolonisation d’épouser le temps présent. Le cinéaste refuse comme son personnage de choisir entre la tradition et la modernité : le héros du film, mélange de Buster Keaton et de héros de film noir américain (on pense notamment au personnage de Kiss me deadly d’Aldrich) selon Olivier Marboeuf, passe son temps à créer du chaos dans chaque groupe qui croise sa route, et qu’il refuse toujours d’intégrer.

Djibril Diop Mambety monte son film comme un poème free jazz baigné des gerbes de sang des vaches conduites à l’abattoir, de la violence de la mer qui sépare les peuples et les continents, de la beauté des femmes amoureuses qui s’offrent à leur homme, et du désir d’histoire, Lacan dirait d’Hystoire, de ces derniers, plus hystériques que les femmes par leur volonté de laisser leur empreinte sur terre à défaut de sentir la vie dans leur ventre. C’est peut-être ainsi qu’il faut lire la réponse manifeste de Mati Diop (Mille soleils) au Sans soleil de Chris Marker qui occupe une place paradoxale entre l’exaltation de la résistance au modèle occidental, et la perpétuation d’un regard résigné des cinéastes européens sur l’Afrique. Etant donné qu’il n’y a de cinéphile qu’à s’inquiéter du film qu’il n’a pas vu, puisse Touki Bouki inquiéter la planète cinéphile si elle est prête à regarder le soleil en face, à savoir pas comme un motif de meurtre chez les Camusiens, mais comme un astre qui illumine tout et tout le monde de la même manière.

La projection de Touki Bouki fait partie du programme Possessions, Cinéma et Performance, jusqu’au 12 décembre 2013

Touki bouki ou Le voyage de la hyène – Bande… par moidixmois

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