Soulèvements par Georges Didi-Huberman au Jeu de Paume : sismographie du “non, je veux bien oui”

Germaine KRULL, Jo Mihaly, Danse "Révolution", 1925, Museum Folkwang EssenLe choc constitué par l’exposition Soulèvements au Jeu de Paume est à la hauteur des années d’écriture dans la lune à chercher des camarades des mêmes résonances, où la journée idéale se passe en lecture de Colette Soler à 9 heures, de Barbara Cassin à 10, d’Etel Adnan à 11 et de Georges Didi-Huberman à midi, avant un tour d’aviron sur le Canal de l’Ourcq, un café éthiopien, une sieste et puis les enfants à aller chercher à l’école. Mais bon, nous anges déchus avons été jetés sur terre, et en français l’heur, bon ou mal, commence en sortant de sa chambre. “Si la notion de révolution, de rébellion ou de révolte n’est pas étrangère au vocabulaire de la société contemporaine, leurs objectifs, leurs gestes souffrent eux d’amnésie et d’inerties collectives. pour cette raison, analyser les formes de représentation des “Soulèvements”, depuis les gravures de Goya jusqu’aux installations, peintures, photographies, documents, vidéos et films contemporains, apparaît d’une pertinence sans équivoque dans le contexte social qui est le nôtre en 2016” résume Marta Gil, Directrice du Jeu de Paume, dans le catalogue de l’exposition organisée par Georges Didi-Huberman.

Le philosophe nous promène poétiquement et élégamment d’un montage de films russes insurgés des années 30 par Maria Kourkouta aux Drapeaux de Léon Cogniet rouges du sang des insurgés de 1848, des gravures de Goya pour témoigner de la violence de l’armée napoléonienne, aux prises de parole et de colère photographiées par Germaine Krull ou Lisette Model, peintes par Gustave Courbet, aux manifestants nord-irlandais anti-catholiques par Gilles Caron mis en perspective avec des paysans bretons en colère à Redon par le même photographe. Le cabinet de curiosité se poursuit à l’étage du rouge contaminant le drapeau français dans le Ciné-Tract de Fromanger filmé par Godard à la charge des manifestants par la police cadrée par Félix Vallotton en 1893, de l’image d’un ouvrier mexicain en grève assassiné photographié par Manuel Alvarez Bravo et célébré par André Breton, aux photographies des bardas des migrants réfugiés à Paris “consignés” dans des arbres dans Garde l’Est, ou à la longue marche dans la boue des migrants afghans et syriens contournant la frontière gréco-macédonienne dans le plan fixe du film Idomeni de Maria Kourkouta.Manuel ALVAREZ BRAVO, ouvrier en grève assassiné, 1934, Musée d'art moderne de la ville de Paris

Georges Didi-Huberman reproduit les images prises clandestinement par le Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau auxquelles il a consacré un livre très émouvant, Images malgré tout, et qui sont les seules existantes de la machine d’extermination en action. Il les met en reflet avec des gravures du début du siècle ironisant sur les propos du général anglais Kitchener se réjouissant en 1901 des bonnes conditions de détention dans les camps de concentration des paysans afrikaners où périrent 27 000 Boers, dont 22 000 enfants, prélude à une industrie du camp de la mort au XXe siècle. Ce système d’écho entre les images et les films offre une dramaturgie exceptionnelle à l’ensemble qui n’oublie pas le chariot de l’espoir (Elpis) porté notamment par les femmes argentines qui ont manifesté à Buenos Aires de 1977 à 2006, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, pour réclamer la vérité sur le sort de leurs enfants disparus.

L’oeuvre de Josef Beuys Diagramme d’un tremblement de terre, est exposée par Georges Didi-Huberman en écho au propos d’Aby Warburg comparant l’histoire à une sismographie des puissances ou vagues du temps. L’artiste se voit confier un rôle équivalent de sismographe et de provocateur dans tous les sens du terme, clamant “non je veux bien oui” en souvenir du oui Joycien, en soulèvement contre une oppression avant d’affirmer la puissance de la vie.

Soulèvements est un titre aérien, plus puissant que celui du dernier ouvrage du philosophe, Peuples en larmes, peuples en armes, qui en redonnant des couleurs au pathos du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, fleure aussi la rhétorique révolutionnaire très française, l’engouement pour une poussée de violence qui laisse parfois les mères panser les blessés et pleurer les morts. Cette vision est à mettre en dialogue avec celle du philosophe anglais Bertrand Russell, admirateur de John Locke (1632-1704), “apôtre de la Révolution de 1688, la plus modérée et la plus réussie de toutes les révolutions“.

Il manque peut-être au parcours des images de l’évolution de la perception du corps qui déjoue l’appel des fusils par l’imposition de la jouissance féminine, malgré la présence de Judith Butler, auteure d’un très beau texte dans le catalogue de l’exposition : “Tous les soulèvements ont échoué, mais, pris ensemble, ils ont réussi”. L’ouverture du film brésilien à l’écran Aquarius de Kleber Mendonça Filho nous livre une voie possible lorsque la tante de l’héroïne du film, célébrée par ses proches pour une vie d’universitaire courageuse, résistante contre la dictature brésilienne, les sermonne en leur disant qu’ils ont oublié le plus important, “la révolution sexuelle”, sous-entendu les puissants cunnilingus que lui administrait son amant. L’héroïne reprend le flambeau en retournant son cancer contre l’odieux promoteur rêvant de la chasser de son foyer. “Seule l’impuissance peut sauver la race humaine” écrivait Bertrand Russell dans son Histoire de la philosophie occidentale. Georges Didi-Huberman cite Deleuze “montrant que la puissance, selon Nietzsche, passe par l’épreuve, par l’impouvoir de l’être affecté” (Peuples en larmes). La jouissance de l’impouvoir résonne, si les amants s’en donnent la peine, des couleurs et des frissons de l’aube.
Aquarius de Kleber Mendonça Filho : Sonia Braga

 
Soulèvements, au Jeu de Paume jusqu’au 17 janvier 2017

Rencontres d’Arles 2016 (6) : les Maravillas, Nollywood et l’Africain du futur

De jeunes Maliens et Maliennes déhanchés sur des rythmes afro-cubains rapportés par les Maravillas, « les Merveilles », groupe d’étudiants partis apprendre la musique cubaine en 1964 avant de rapporter au pays en 1967 le premier tube de ce nouveau genre musical, Rendez-vous chez Fatoumata. Ces photographies de Malick Sidibé contrastent tellement avec le misérabilisme de la représentation habituelle de l’Afrique qu’elles donnent un coup de fouet au spectateur étourdi par la chaleur accablante de la cité arlésienne en ce début du mois de juillet.
Les commissaires de l’exposition Richard Minier, Thomas Mondo et Madé Taounza ont retenu des portraits de Maliens dansant, des images de belles maliennes fières d’arborer sur leur robe le visage du leader procommuniste Modibo Keïta partisan d’un engagement dans la lutte au côté des Cubains en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau, des clichés des membres des Maravillas à Cuba et au Mali à l’époque de leur gloire éphémère et des survivants du groupe aujourd’hui à Bamako… Le croisement de l’histoire de la musique et de l’anthropologie sociale offre un portrait émouvant des protagonistes de ce mouvement balayé par les successeurs de Keïta désireux de rompre avec le passé anticolonial et procubain du pays.
L’industrie nigériane de Nollywood, troisième au monde derrière Hollywood et Bollywood, fait aussi l’objet d’accrochages audacieux à proximité de la gare d’Arles. Cette économie connaît un essor considérable depuis la diffusion du matériel de tournage numérique qui permet au pays de produire chaque année plus de 1000 films pour un chiffre d’affaires annuel proche de 590 millions de dollars et 150 millions de spectateurs. Le titre de l’exposition, Tear my bra (« arrache mon soutien-gorge ») fait référence à la violence d’un grand nombre de productions du pays, mais Nollywood produit aussi des drames sentimentaux de facture hollywoodienne, avec uniquement des acteurs africains.
Les compositions d’Antoine Tempé placent les stars de Nollywood dans les célèbres positions d’acteurs et actrices de l’histoire du cinéma, d’Audrey Hepburn dans Déjeuner chez Tiffany’s à Uma Thurman dans Pulp Fiction jusqu’au couple du photographe et de sa muse dans Blow up. Une immense composition reproduit Les Noces de Cana jusqu’aux dimensions du tableau de Véronèse en réunissant de nombreuses stars du mouvement, avec en son centre Geneviève Nnaji, la « Reine de Nollywood ». La puissance évocatrice de ces œuvres est variable, mais ces tentatives de détournement composent une source pour les rivières à venir qui imposeront l’humanité de l’Africain du futur au public.

Rencontres d’Arles 2016 (4) : Sébastien Lifshitz, décorps et tempêtes dans le genre et la jouissance

Sébastien Lifshitz a écumé les brocantes et les sites de vente de photographie sur internet pour assembler son cabinet de métamorphoses du genre et de la jouissance intitulé Mauvais Genre, dans la société occidentale et au Japon, depuis l’invention de la photographie jusqu’à aujourd’hui pour les transsexuels. Déguisements , travestissements notamment de soldats français prisonniers en Allemagne comme Renoir les a filmés dans La grande illusion, transgressions, affirmation du droit des femmes à occuper les postes ouverts aux hommes par le port de leur costume chez les premières féministes américaines, rites de mariage entre femmes dans les universités américaines au début du XXe siècle jusqu’à leur interdiction en 1910 dans une université dont le recteur s’inquiétait de l’affichage désirs lesbiens, apparition des hormones et premières opérations de changement de sexe par le Docteur Burrou de Casablanca…
Une longue série de photographies très émouvantes représente Marie-Pierre Pruvot dite Bambi, prénommée à sa naissance Jean-Pierre dans une famille modeste à l’époque de l’Algérie coloniale. La vision de la revue travestie le Carrousel de Paris en tournée à Alger change sa vie. Il intègre la troupe, consomme des hormones féminines jusqu’à son opération à l’issue de laquelle Bambi prend son état-civil actuel. Elle poursuit sa carrière à l’Education Nationale où elle enseigna trente ans dans un collège de la banlieue parisienne. La série de photographies de cette belle jeune femme narcissique représente au plus haut point le plaisir pour cet individu d’être une femme, comme il s’affiche encore davantage dans le montage de films de Coccinelle et Bambi qui affichent tous les attributs de la féminité blonde à la mode lancée par BB.
L’exposition traduit bien la manière dont le discours américain sur le genre a orienté le débat sur la définition sexuelle en le limitant à la question du choix d’être un homme, une femme ou un autre genre. C’est bien plus la jouissance qui nous intéresse ici de personnes qui ont joui d’incarner du vêtement au plus profond de leur corps, un autre sexe, n’en déplaise à leur environnement ou leur époque. Le titre de l’exposition nous semble limiter le débat à la question du genre : il existe des jouissances du corps irréductibles à la question du choix et totalement inoffensives pour les sociétés. Que celles ou ceux que cela gêne jouissent dans le sens qui leur chante, et tout le monde prendra son pied.

Rencontres d’Arles 2016 (3) : Sid Grossman, l’angoisse et la joie

La cacophonie des bouffeurs d’espoir et des marchands de bêtise permet difficilement de prendre la mesure d’une œuvre aussi importante que celle de Sid Grossman ((1913-1955), blacklisté pour sympathies communistes en 1949, auteur de l’une des photographies emblématiques du siècle avec sa Petite fille du Panama sautillante vers 1945, tremblante et riante, au bord de la chute comme de l’extase.

L’exposition que lui consacrent les Rencontres d’Arles présente les différentes périodes de la carrière du photographe, de la capture de la vie des quartiers pauvres du Bronx à la documentation des luttes sociales des pauvres fermiers et syndicalistes américains, tel le fermier ruiné et syndicaliste Henry Modglin portraituré les traits émaciés comme une sculpture de Giacometti, jusqu’à la joie du roman familial à la fin de sa vie brève.

Les voyages en Amérique latine étendent les recherches de Grossman aux rites contemporains qui fusionnent la certitude de la mort et l’exaltation de la vie, telle la procession du Christ ou même la joie des jeunes baigneurs de Rhode Island embarqués dans le tourbillon de leurs 20 ans vers 1947 avant que la vie se referme avec son poids d’obligation comme dans Il posto d’Ermano Olmi. Sid Grossman a pris le parti de la joie vécue sans honte et sans priver quiconque de sa plus-value.

Rencontres d’Arles, jusqu’au 25 septembre 2016

Rencontres d’Arles 2016 (2) : Western camarguais et Bernard Plossu, le paradis perdu américain

L’étrange apparition de Johnny à cheval dans D’où viens-tu Johnny ? au milieu des rizières de Camargue rejouait les westerns américains qui rejouaient à leur tour les westerns camarguais produits dans les années 1910 par un fondu de Buffalo Bill et du Wild West Show, Folco de Baroncelli, qui avait assisté au spectacle à Paris : La prairie est en feu, Pendaison à Jefferson City en 1911, Le railway de la mort de Jean Durand en 1912 au scénario extrêmement schématique rejouent la conquête de l’Ouest idéalisée par les Européens, l’extermination des indiens interprétés par des Gitans se soldant toutefois dans La prairie est en feu par l’exaltation de l’héroïsme du chef indien et de sa communion, au moment de mourir, avec ses ancêtres.
La naïveté du tableau est atténuée par l’ambition de ces westerns camarguais, incluant le retour de ce genre dans les années 1950, durant lesquelles il fut notamment porté par le célèbre producteur marseillais d’une boisson à l’anis. N’oublions pas que l’une des principales fragilités du cinéma français contemporain résulte dans sa très grande difficulté à sortir de sa base économique et intellectuelle constituée par la région parisienne. Ces westerns ont offert une échappée à la production française qui peine à sortir des carcans et de l’horizon limité de la vie urbaine. Il n’est pas surprenant à cet égard que l’un des meilleurs succès du cinéma français de l’année soit un quasi-western, Médecin de campagne de Thomas Lilti, dans lequel François Cluzet et Marianne Denicourt s’aventuraient au soin des autres, Gitans compris, en pleine campagne.
Bernard Plossu, ancien Beatnik exposé dans une autre salle, est allé rechercher dans le grand ouest la splendeur des westerns américains qu’il avait vus adolescent, les somptueux Vera Cruz de Bob Aldrich ou Bronco Apache. Le cinéma français semble très peu faire référence aux westerns de Howard Hawks et John Ford alors qu’ils étaient très admirés par les membres de la Nouvelle Vague et le critique Serge Daney qui plaçait très haut Rio Bravo, l’un des plus beaux films du monde consacré comme toujours chez Hawks à une amitié masculine contrariée par l’arrivée d’une femme.
Bernard Plossu, qui fait l’objet de sa première exposition personnelle à 71 ans à Arles (artistes incompris, prenez graine !), a photographié les grands espaces américains et les petits villages mexicains avec le même objectif que John Ford, un 50 mm, en ayant recours au tirage Fresson, qui à base d’un procédé charbon exprime un grain palpable et des couleurs très picturales. Lewis Baltz disait de Plossu : « il y a quelque chose d’ouvertement romantique dans l’image d’un photographe français qui lit Céline dans une Ford garée pour la nuit sur le plateau lunaire de la Monument Valley. Plossu n’a jamais abandonné l’Europe ni la tradition photographique français, il a plutôt ajouté un monde au monde qui lui appartenait de naissance ». Ce sont les retrouvailles avec un rêve très juvénile que célèbrent ces westerns camarguais et mexicains, aussi précieux qu’un jouet d’enfance reparti pour un tour.

 

Rencontres d’Arles 2016 : PJ Harvey récitant The Hollow of the Hand sur les photographies de Seamus Murphy, Don McCullin avec Robert Pledge, l’écho de l’image

Votre serviteur qui écoute principalement en rock The Velvet Underground and Nico et To Bring you my love de PJ Harvey était naturellement aux premières loges du Théâtre Antique pour écouter la belle Anglaise réciter son poème The Hollow of the Hand (Le creux de la main) sur les images de son compatriote photographe Seamus Murphy dont elle dit “qu’il capture en images ce que j’essaie de capturer en chanson. Je l’ai pourchassé. Nous sommes devenus amis“.

La voix rocailleuse de la chanteuse s’entremêle avec les images granuleuses de Seamus Murphy. Le voyage photographique visite deux pays martyrs, le Kosovo et l’Afghanistan, et la capitale la plus influente pour la vie de ces populations, Washington D.C., mais du côté des gens simples et des déshérités. Seamus Murphy capture les vestiges du conflit au Kosovo, les villages désertés, les visages durcis par la guerre, puis la puissance mythologique du peuple Afghan auquel PJ Harvey fait dire dans Talking to dog, qu’elle dédie à David Bowie, “J’ai vu les étrangers venir. J’ai vu les étrangers partir. Et je serai toujours là longtemps après que tu sois parti”.

Le Directeur du festival Sam Stourdzé est venu présenter les invités surprises de la soirée, tout d’abord le cinéaste d’Alep Issa Touma, directeur du premier festival de photographie dans cette ville, auteur de Neuf jours dans Alep depuis ma fenêtre, que tout festival de cinéma digne de ce nom devrait montrer.

Un amoureux de Palmyre, que je fus mais avec moins de courage, est venu clore la soirée en beauté. Don McCullin, photographe de guerre et de la coupure qui vise à arracher le spectateur à sa tranquillité, âgé de 80 ans, revenait de la ville antique syrienne qu’il avait également photographié avant les destructions. Répondant aux questions de Robert Pledge, il a commenté ses photographies des prolétaires britanniques aux victimes des conflits qu’il a couverts depuis soixante-ans (Berlin-est, Vietnam, Cambodge où il a été blessé, Liban…), lui qui a décidé comme aujourd’hui la photographe américaine Darcy Padilla “d’agiter les drapeaux pour les plus démunis“. Il porte la même tendresse sur les membres du gang de son enfance dont il s’est échappé par la photo, une jeune fille transportant le linge de sa famille sur une charrette ou les victimes des conflits dans lesquels il s’est embarqué comme pour L’Iliade :”Robert Capa était mort. Je me suis dit que je pourrais peut-être prendre sa place”. Le photographe est lucide sur le pouvoir très relatif de son média : “Je pensais que la caméra pouvait le rôle d’une voix. Je me suis trompé. Mes photos ne sont pas de l’art, mais il vaut mieux mettre la guerre dans les musées que la vivre (…) Les magazines ne montrent plus de photographies de guerre. Ils veulent parler de footballeurs et de riches. Ils enterrent les tragédies dans le sable pour qu’on ne les voie plus”.

Rencontres d’Arles, jusqu’au 25 septembre 2015

The Hollow of the Hand, PJ Harvey et Seamus Murphy, 232 pages.

Don McCullin, Looking beyond the edge, Eglise Sainte-Anne jusqu’au 28 août 2016

 

Barbara Carlotti au Festival Côté Court : Happy B. !, qui vient avec moi jouir ?

C’est moins la dame en noir qu’évoque Barbara Carlotti qu’une autre Barbara comme elle prénommée du latin Barbaros, “barbare, étranger”, celle ou celui qui ne parle pas l’idiome dominant, Barbara Cassin qui de finir son livre consacré aux visages d’Hélène dans le littérature post-homérienne (pléonasme), Voir Hélène en toute femme, cite l’Hélène du second Faust de Goethe : “Qui vient avec moi jouir ?”.

Barbara Carlotti a donc convié pour jouir quelques copines et copains à Côté Court, les images de Bettina Armandi Maillard, le son dark wave post-Suicide, mais avec beaucoup d’humour, de Maestro (Darling Celsa, Méchant) avec les claviers bondissants de Frédéric Soulard et la voix fantomatique de l’écossais Mark Kerr, le son rock funky de Thomas de Pourquery et Maxime Delpierre pour VKNG (Mary) et la pop planante de Tristesse contemporaine (Hell is other people). Avant de convier Thomas de Pourquery avec lequel “il n’y a que de l’amour”, pour un duo mélancolique sur Mon Dieu, Mon amour et les bienheureux non retenus par le match de foot pour une nouvelle composition, Magnetics.

Les images de Bettina Armandi Maillard croisent la mythologie cinématographique de Bullitt avec Steve McQueen beau comme un camion en train de pourchasser des affreux à San Francisco à Sans soleil et la passerelle d’Orly, avec son fonds d’images de Thomas de Pourquery nageant habillé dans une piscine, de scènes de chorégraphies où des hommes tentent de retenir des femmes qui leur échappent ou succombent jusqu’aux fusions les plus psychédéliques inspirées par la musique et son humeur.

Le plaisir des langues de cette bande à part amène un Ecossais à répéter inlassablement l’adjectif méchant, un quatuor cosmopolite à donner une forme pop au message de Sartre (Hell is other people), la quintessence de la chanteuse française à tenter la langue anglaise et un célèbre jazzman à se donner des airs de rocker de Nashville plutôt que de désespérer de ce monde “dégueulasse et pourri”. Heureux qui peut dire au bout du voyage qu’il a joui avec.



 

La chouette entre veille et sommeil par Arnaud Demuynck au Festival Côté Court : le plaisir de la spirale

Après avoir joué à Carcassonne après le repas, on est allé voir des films au Ciné 104 avec mon papa. J’ai gagné à Carcassonne, mais la règle dit qu’il faut compter les villes et les abbayes qui ne sont pas finies à la fin de la partie, et dans ce cas c’est mon papa qui avait gagné, mais il a dit que ce qui comptait c’était de finir les villes et pas de la spéculation, alors il a dit que j’avais gagné et j’étais bien content.

Au Ciné 104, un Monsieur du cinéma a dit qu’il était content de montrer les films faits par un autre Monsieur avec une barbe qui avait l’air d’aimer les enfants. Enfin ce n’était pas tout à fait lui qui les avait faits, pas tout seul, mais avec ses copains quoi comme au centre de loisir. Et puis j’étais bien content parce que j’étais à côté de T. et de C. de l’école et que C. quand elle voit elle me court toujours après.

Les films ils étaient tous présentés par une chouette qui parlait comme une mamie et qui disait qu’elle écoutait les histoires racontées le soir par les parents. Alors ça a commencé par un petit garçon qui comptait les moutons pour s’endormir parce que son papa était fatigué du travail et d’avoir donné le bain et fait à manger et lu cinq histoires, et puis les moutons apparaissaient dans la pièce et il était bien embêté. Et après il y a eu La moufle que j’ai déjà lu chez Baba sauf que dans la BD il y avait aussi un sanglier qui entrait dans la moufle et pas dans le film.

Et l’histoire que j’ai préférée c’est La soupe au caillou où des animaux ils font une soupe dans une grande marmite avec un radis, un pané, des feuilles de salade… Tout le monde ramène de la nourriture parce que les télés elles marchent plus alors ils se retrouvent et tout se mélange dans la marmite comme dans un tourbillon comme dans Petit bleu et petit jaune. Et c’est super tu sais ils mangent la soupe ensemble comme quand il fait froid dehors et mon papa il dit qu’on va tous mourir mais c’est pas grave tant que des grands ils lisent La soupe au caillou aux enfants.

La chouette entre veille et sommeil en salles le 19 octobre 2016

Jeunesse de Shanti Masud à Côté Court : le visage tout entier vulve

Les films de Shanti Masud mettent le nez dans le thème que tant de films évitent de regarder ou alors à la fin comme le bon Dieu, à savoir que les femmes jouissent et que les hommes de s’être cru porteurs de la graine feraient bien d’en prendre.

Jeunesse, son dernier film présenté à Côté court en complément d’un superbe film-annonce qui dit tout en une minute des larmes d’une Parisienne à l’amour, part des souvenirs d’amour et de sexe d’un marin (Bernard Minet, tout de même) sur un cargo pour aller vers le haka des femmes et l’accueil des marins dans un bar à filles tenu par Barbara Carlotti. Le périple est enveloppé par l’image post-Cloquet de Tom Harari et le Technicolor de l’Atlantique miroitant et de ses bars célébrés par Jacques Brel.

La simplicité du dispositif de ces hommes rêvant de la bouche et du sexe des femmes est soulevée par la puissance des images. De Fidelio de Lucie Borleteau à Jeunesse, la marine marchande offre dans le cinéma contemporain un superbe écrin au dévoilement du visage féminin et sa puissance fantasmatique. Notre contemporain de choisir des maîtres parmi les appelantes de l’amour célébrées par Côté Court, Shanti Masud, Salma Cheddadi ou l’ancienne Nantaise Lucie Borleteau serait certain d’emprunter un chemin moins violent que le XXe siècle, et tout aussi prometteur d’avenir que les prestigieux Grecs et Romains qui continuent de faire trembler le passager du XXIe.

25e édition du Festival Côté Court de Pantin, du 15 au 25 juin 2016

2016 – CHEVEUX COURTS – Film Annonce du Festival Côté Court de Pantin, les 25 ans! from Shanti Masud on Vimeo.

 

Josef Sudek au Jeu de Paume : l’objet élevé à la dignité de la Chose

L’exposition consacrée au “poète de Prague”, photographe du silence des objets de son atelier, de la vue depuis sa fenêtre et des rues de son pays qu’il arpenta de 1896 à 1976, est intéressante au plus haut point pour le spectateur contemporain.

L’obsession de cet homme qui perdit un bras durant la première guerre mondiale et s’opposa à sa manière à l’impossibilité de créer une œuvre d’art politique dans les pays d’Europe de l’est soumis à Moscou se trouve au cœur d’une problématique majeure à laquelle est confrontée tout artiste majeur selon la réponse qu’il compte apporter à l’encontre de l’angoisse. La sublimation la plus simple, la plus innocente nous dit Lacan contemplant une statue composée de boîtes d’allumettes par Jacques Prévert, consiste à “élever l’objet à la dignité de la Chose”, à “révéler la Chose au-delà de l’objet” ‘(L’éthique de la psychanalyse). Il ne faut pas oublier que cette remarque est une réponse à l’ambition exprimée par le plus influent et le plus problématique philosophe du XXe siècle, Martin Heidegger, estimant que la tâche de l’homme consiste à “sauter par-dessus les choses” pour aller “vers ce qui appartient à la Chose” (Qu’est-ce qu’une chose ?).

Josef Sudek a méticuleusement ramassé et photographié des objets épars et abimés en guettant le moment où la lumière épouserait la forme d’un mannequin, d’une chaise ou de la buée pour créer une nouvelle forme qui impose au spectateur de s’étonner devant la choséité des objets. Cette modestie doit être mise en en miroir avec l’ambition de l’œuvre de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige exposée au premier étage du Jeu de Paume, qui donne un nouvel objet aux choses déformées par la violence.

Josef Sudek au Jeu de Paume jusqu’au 25 septembre 2016