Souvenirs de Zinédine Zidane

“Garbo appartient encore à ce moment du cinéma où la saisie du visage humain jetait les foules dans le plus grand trouble, où l’on se perdait littéralement dans une image humaine comme dans un philtre, où le visage constituait une sorte d’état absolu de la chair, que l’on ne pouvait ni atteindre ni abandonner.”

Roland Barthes, Mythologies, 1957

Il n’est pas interdit à l’heure où l’équipe de France de football sombre de se rappeler les heures glorieuses de Zinédine Zidane. Je ne cacherai pas être entré tardivement en Zidanie car j’étais occupé le 12 juillet 1998 par la finale entre Rodrigue et Chimène au Théâtre Municipal d’Avignon, dont nul ne sait comment elle se terminât, alors que chacun connaît l’issue de celle qui opposait la France au Brésil.

Ma découverte de Zinédine Zidane date véritablement du match de l’euro 2004 France-Angleterre, au cours duquel le footballeur le plus célèbre du monde depuis Maradona inscrivit un doublé (sur coup-franc et penalty) dans les dernières minutes de jeu, alors que la France était menée au score. Les matchs à renversement de situation sont de ceux avec lesquels le cinéma peut difficilement rivaliser, sous peine de perdre même les spectateurs les plus crédules.

Essayez d’imposer un double climax dans les trois dernières minutes du film après avoir éprouvé les nerfs du spectateur depuis le début ! Même les films à chute, dont la mode a été relancée il y a plus de dix ans par Usual Suspects (dont l’assassin est le narrateur, vieille ruse d’Agatha Christie) n’osent doubler la révélation. On a vu la trilogie Matrix s’embourber dans ses suites dans des mises en abîme ridicules dont l’ineptie n’était dépassée que par l’ennui qu’elles provoquaient. Dans de nombreux films d’horreur, le surgissement du méchant, qui était logiquement mort, pour une ultime galipette, ne provoque généralement plus que des rires gênés.

Reste le pouvoir du football à rassembler régulièrement son milliard de spectateurs en simultané, ce que même Titanic n’a pas réussi à faire, et l’incroyable sens du spectacle de Zinédine Zidane, doublé d’une relative discrétion hors-champ qui a participé à son aura de demi-dieu. Il fallait oser le retour en 2006, alors que beaucoup le pensaient à bout de souffle, pour un superbe but contre l’Espagne en huitième de finale, une démonstration de football contre le Brésil en quart de finale, ainsi qu’un pénalty contre le Portugal puis l’Italie.

Mais l’on sait depuis les Grecs que l’on risque de se brûler les ailes en s’approchant du soleil. Il ne manquait plus qu’une sortie violente pour ajouter au mythe de Zinédine Zidane, qui a écrit sa légende alors qu’il avait à peine plus de trente ans. Il aura finalement humanisé son propre mythe de son vivant, alors que d’autres ont attendu la mort, la vieillesse ou des propos diffamatoires pour redevenir comparables. Reste le pouvoir des icônes à forcer l’admiration et le retour en arrière quand le présent n’apporte pas entière satisfaction.