Albert Dupontel est-il mon père ou mon frère ?

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.”

Jean de La Fontaine, Fables (Le loup et l’agneau)

Parmi les nombreuses raisons de voir Deux jours à tuer de Jean Becker, dont la tendance à l’illustration cache trop souvent le talent du cinéaste de L’été meurtrier, la présence d’Albert Dupontel dans un rôle de publicitaire qui quitte métier, femme, enfants et amis sur un coup de tête n’est pas la moindre. Jean Rochefort n’est pas le seul à m’avoir demandé quel était mon lien de parenté avec l’acteur depuis la sortie d’Irréversible. Je pourrais toujours proposer au comédien de jouer sa doublure ou son sosie lorsque les temps deviendront durs, mais je ne peux m’empêcher pour le moment d’étudier passionnément le parcours de ce double cinématographique qui a été l’un des premiers à évoluer du one-man-show au cinéma indépendant puis populaire, en passant par la télévision.

Il est de bon ton de reprocher à Albert Dupontel de décliner dans ses films le personnage de misanthrope qu’il a popularisé dans ses spectacles et à la télévision, mais si le rôle du cinéma consiste à dévoiler les mécanismes qui régissent l’ordre du monde, alors on ne peut pas reprocher à Louis de Funes d’avoir prouvé dans La folie des grandeurs, La grande vadrouille ou Le corniaud que la méchanceté était l’arme préféré des faibles. Et peu de comédiens-cinéastes français peuvent se vanter d’avoir depuis dix ans défendu une filmographie aussi audacieuse, qui évoque le cloisonnement des classes sociales (Irréversible), la situation des SDF avec un humour qui rappelle Chaplin (Enfermés dehors), les horreurs commises par l’armée française durant la guerre d’Algérie (L’ennemi intime) ou aujourd’hui la lente contamination des âmes par la puissance de l’argent (Deux jours à tuer).

L’impression de malaise qui ressort de la première demi-heure du film de Jean Becker est entièrement portée par l’interprétation d’Albert Dupontel, qui s’en prend méchamment à tous ceux qui croisent son chemin, collègues de bureau, femme, enfants, ami, voisins, etc. On ne taira pas non plus tout le bien que l’on pense également de la comédienne québécoise Marie-Josée Croze (déjà superbe dans Les invasions barbares, Munich et Le nouveau protocole), qui interprète la femme du publicitaire dépassée par les événements mais trop amoureuse de son ours de mari pour cesser de l’aimer. Alors que le cinéaste nous a habitués à des narrations linéaires parfois trop évidentes, Deux jours à tuer se démarque en ce que la révolte du personnage d’Antoine ne semble pas mue par une simple dépression, comme nous le fait comprendre la suite du film que nous ne dévoilerons pas. Il convient juste de souligner qu’une chanson de Serge Reggiani clôt le film avec une puissance d’émotion dont on aimerait voir le cinéma français plus souvent capable.