Arnaud Desplechin au royaume de l’inconnaissance

Nous restons nécessairement étrangers à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, pour nous vaut de toute éternité la formule : “chacun est à soi-même le plus lointain.” Frédéric Nietzsche, première page de La Généalogie de la morale, phrase lue par Jean-Paul Roussillon dans Un conte de noël.

Le dernier film d’Arnaud Desplechin, Un conte de noël, pose des questions absolument passionnantes sur la frontière qui sépare pour certains le cinéma d’auteur du cinéma de genre. Car s’il est entendu que les films d’Arnaud Desplechin (Comment je me suis disputé… Esther Kahn, Rois et Reines) appartiennent à cette tradition française du cinéma de chambre, il n’en est pas moins vrai que ses deux derniers films au moins (Rois et Reines et Un conte…) ont pris un rythme et une allégresse qui intègrent des éléments du cinéma de genre dans sa narration (une fusillade dans l’épicerie familiale de Rois et reines, et dans Un conte de noël la bagarre de cuisine entre Hippolyte Girardot et Mathieu Amalric, comme si l’on était dans le saloon d’un vieux western).

Les âmes chagrines qui ont besoin de mettre en boîte l’imaginaire en collant des étiquettes aux moindres manifestations du réel seront bien malheureuses face à un objet aussi étonnant que ce Conte de noël, qui réunit une fratrie (Mathieu Amalric, Emmanuel Devos, Melvil Poupaud, Anne Consigny, Chiara Mastroianni) autour d’une mère de famille atteinte d’un cancer (Catherine Deneuve, envoûtante et ironique). On y verra Mathieu Amalric descendre les murs de sa maison en les escaladant comme Jason Bourne, alors que son père lui conseille d’emprunter l’escalier, Anne Consigny bannir son frère comme dans une mythologie grecque sous prétexte qu’elle le hait, et Chiara Mastroianni faire l’amour avec son ami d’enfance dans la chambre qui jouxte celle de son mari interprété par Melvil Poupaud, lorsqu’elle apprend que le premier a laissé la place à l’autre alors qu’il était éperdument amoureux d’elle.

Un conte de noël pourrait s’appeler Dieux et Déesses tant Arnaud Desplechin filme ses comédiens en multipliant les contre-plongées (encore une fois, comme dans de nombreux westerns, où le héros est l’égal des dieux), en leur conférant un statut mythologique ou en les dessinant, par la lumière d’Eric Gautier, comme des personnages issus des peintures et des sculptures du Quattrocento. Il faut voir la tendresse amoureuse avec laquelle la caméra s’attarde sur la sensualité de Chiara Mastroianni qui se déshabille lentement sous les yeux de son amant pour comprendre l’importance de ce cinéaste bouillonnant et ambitieux qui utilise toutes les possibilités du cinéma pour mieux exprimer cette humilité face au réel qui est l’essence même de l’art.