Les moissons

Sélection du film Les moissons dans la section Panorama du festival Côté court à Pantin. 

Les moissons, un film de Mathieu Tuffreau, avec Kahina Carina, Jonathan Demurger, Michel Espanel, Jean-Yves Penn, Elisabeth Penn.

Image : Jean-Baptiste Gerthoffert. Son : Pierre Carlier. Perchman : Nicolas Renon. Scripte : Valérie Pszonka.

Les moissons est un western breton dans lequel le shérif est une jeune Kabyle…Leïla Feraoun, une jeune ingénieure en stage chez un agriculteur breton, découvre que celui-ci est accusé de la mort d’un jeune homme dont le corps a été retrouvé sur sa propriété…

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Interview du réalisateur

Quel est le sujet du film ?

Leïla Feraoun, une jeune ingénieure en stage chez un agriculteur breton, découvre que celui-ci est accusé du meurtre d’un jeune homme retrouvé quelques mois plus tôt dans sa ferme…

Quelle est l’origine de cette histoire ?

La genèse des Moissons est née de ma rencontre et de mon amitié avec Jean-Yves Penn, qui vit dans le Morbihan avec sa femme et leurs enfants, et interprète le rôle de Pierre Kervadec dans le film. J’ai réalisé un premier documentaire d’une quinzaine de minutes sur son activité d’éleveur laitier biologique, intitulé Le plancher des vaches.

Diverses anecdotes de la vie de cet agriculteur atypique ont inspiré le récit, notamment la dernière scène avec les chasseurs, qui est inspirée de faits réels. Ces anecdotes ont croisé mon pire souvenir d’adolescent. Alors que j’étais lycéen, j’ai été hospitalisé après m’être brisé la jambe. Le voisin de ma chambre d’hôpital, qui avait fait de la prison pour avoir tué un Arabe, m’a expliqué qu’il voulait tuer sa femme car elle l’avait trompé durant son hospitalisation. Il n’a heureusement pas exécuté son projet, mais ce souvenir explique pour partie la violence sous-jacente à la plupart des films que je tourne.

Quel est le sens du titre ?

Les moissons est un film sur trois personnages à la recherche de l’égalité du regard. Les relations humaines sont généralement déséquilibrées : on se trouve la plupart du temps dans une situation inégale d’un point de vue social, professionnel, amoureux, etc. Leïla recherche l’égalité du regard de la personne qui l’emploie, Pierre Kervadec celle de sa communauté avec laquelle il est en conflit, et le jeune Yann, qui a commis une faute grave, est à la recherche de la confession qui lui permettra de retrouver l’estime de soi.

Le titre des Moissons s’est imposé naturellement pour décrire la manière dont les relations humaines s’enrichissent de la multiplicité des points de vue.

Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire d’une Kabyle en Bretagne ?

Les Bretons et les Kabyles sont deux peuples dont la culture est minoritaire au sein de la nation dans laquelle ils évoluent. Le fait d’unir ces deux peuples dans une histoire commune est une manière indirecte de rappeler que l’unité de la France s’est notamment construite en niant les cultures minoritaires, locales, ce dont a parlé le poète breton Eugène Guillevic. Les langues régionales ont quasiment disparu en France, alors qu’elles sont très vivantes en Espagne ou en Grande-Bretagne. Cependant, les langues minoritaires réapparaissent dans notre pays par l’intermédiaire des immigrés en provenance d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie. C’est le sens de la scène où Leïla Feraoun parle kabyle, alors que le jeune Yann ne parle plus breton car son grand-père était puni lorsqu’il s’exprimait dans cette langue à l’école.

Le choix d’une héroïne originaire du Maghreb est aussi lié à l’actualité de notre pays, à la manière dont la représentation dans le cinémafrançais de personnes originaires de cette région oscille entre victimes et voyous. Leïla Feraoun est élève ingénieur en agronomie à l’INA, la prestigieuse école du secteur (l’INA est aussi le sigle de l’Institut National de l’Audiovisuel, ce qui traduit une proximité entre culture des champs… et des âmes). Son nom est un hommage à Mouloud Feraoun, grand écrivain algérien kabyle francophone, un écrivain de la terre comme Jean Giono ou Jack London, assassiné par l’OAS quelques jours avant les accords d’Evian (mais les combats ont duré en Algérie jusqu’en juillet 1962). Le film interroge aussi cette blessure qui ne se referme pas entre la France et l’Algérie. Dans La grande illusion, Jean Gabin se félicitait de son amitié avec une vache allemande, ici le personnage féminin explique à une vache bretonne qui la regarde curieusement qu’elle est née dans le même pays qu’elle. C’est aussi une  manière indirecte de dire qu’il est plus facile de parler à une vache qu’avec certaines personnes…

Quelles sont les influences cinématographiques majeures de ce film ?

Même s’il est difficile de retrouver les multiples chemins qui mènent à une œuvre, je crois savoir aujourd’hui ce que Les Moissons doit à des films aussi divers que Jules et Jim de François Truffaut, Manon des sources de Claude Berri et Impitoyable de Clint Eastwood.

Je laisserai les psychanalystes s’amuser du fait que mon père s’appelle François, mais Jules et Jim est une étape fondamentale de la représentation du désir féminin, selon la tradition stendhalienne qui décrivit pour la première fois dans l’imaginaire occidental les femmes à égalité avec les hommes, dans Le rouge et le noir en 1830 (le roman décrit, pour la première fois dans l’histoire de la littérature occidentale, une femme lire dans une bibliothèque).

Le film de Truffaut est la charnière entre la femme fatale du cinéma noir américain, dans lequel l’héroïne (Ava Gardner, Marilyn Monroe, Rita Hayworth, etc.) entraîne le héros dans sa chute, et la femme moderne, qui impose ses désirs dans un monde dominé par les hommes, comme Romy Schneider dans César et Rosalie. La scène du vélo dans Les Moissons est un hommage direct à Jules et Jim. Truffaut filme la scène à hauteur d’homme, dans la tradition de la Nouvelle Vague, alors que je voulais donner à cette scène une dimension cosmique, comme lorsqu’il nous arrive de nous croire sur le sommet du monde alors que l’on conduit une voiture ou que l’on fait du vélo. C’est le cas de Leïla, héroïne solaire confrontée à une situation exceptionnelle.

Manon des Sources a des accents de tragédie grecque sous sa forme de drame régional. Le film est insuffisamment célébré en France, alors qu’il est considéré comme un classique à l’étranger. En outre, ce film a créé une star en la personne d’Emmanuel Béart, a véritablement lancé la carrière de Daniel Auteuil, et offert un de ses plus beaux rôles à Yves Montand. Le côté libre et sauvage de Manon a inspiré le caractère de Leïla dans Les Moissons, notamment la scène au bord de la rivière.Impitoyable marque une date majeure de l’histoire du western, genre dont je souhaitais retrouver l’ambiance pour Les moissons, qui comporte un certain nombre de scènes clés du genre : la fête de village, la bagarre, le duel entre hommes armés, la chanson à la guitare, etc. Impitoyable est un film qui retourne les préjugés attachés au genre réputé misogyne et raciste en filmant des femmes victimes de la violence des hommes, qui font appel à des tueurs, dont un Noir (Morgan Freeman) qui sera sauvagement assassiné par des villageois porteurs de la violence légitime. Les Moissons interroge aussi la manière dont la France regarde ses citoyens originaires du Maghreb.

Pourquoi la référence au western est-elle aussi présente dans Les Moissons ?

Le western est par essence le genre des origines, celui qui a posé la question de la l’histoire des Etats-Unis, et de l’évolution brutale, au XIXe siècle, de l’état sauvage à la démocratie. Le cinéma américain ne cesse depuis ses origines d’interroger son histoire, que ce soit en excusant les horreurs commises par le Ku Klux Klan dans Naissance d’une nation en 1915, ou en affirmant dans les années 70 que l’histoire récente de ce pays s’est construite sur l’hyper-violence et la domination des plus faibles par une élite criminelle (Le Parrain, Il était une fois en Amérique, Les portes du paradis, etc.). En revanche, le cinéma français parle très peu des grandes tensions de l’histoire de France, comme si celle-ci allait de soi. Le film de référence de la Nouvelle Vague, La règle du jeu, de Jean Renoir, interrogeait pourtant la responsabilité des élites dans la faillite de 1939. Mais la plupart des auteurs de la Nouvelle Vague ont préféré s’intéresser aux mouvements de l’âme plutôt qu’aux rapports de force.

Le choix d’une ambiance proche d’un western pour Les Moissons manifeste donc la volonté d’interroger l’histoire récente de la France : place des minorités issues de son territoire et du Maghreb, violence des rapports sociaux (ce n’est pas pour rien que la nation fête chaque année la Prise de la Bastille…), etc.

Pourquoi les animaux occupent-ils une place aussi importante dans ce film ?

Il aurait fallu filmer des chevaux pour retrouver une véritable ambiance de western, mais il a fallu se contenter, pour des raisons de budget, de vaches, chiens, chats, coq, etc. La vache est consubstantielle au genre du western car le déplacement de cet animal à travers les grands espaces américains est le premier métier des cowboys (cette activité est d’ailleurs le thème central de nombreux westerns tels La rivière rouge d’Howard Hawks, L’homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor, Les implacables de Raoul Walsh, etc.). Plus généralement, je suis attaché à un cinéma « plus grand que la vie », qui ne se contente pas de décrire le monde tel qu’il est. Or la représentation d’être humains en compagnie des animaux leur confère une dimension quasi-divine. Dans l’histoire de l’art, l’association de l’homme et de la nature s’est estompée au XIXème siècle, alors que l’homme était représenté en compagnie des animaux depuis la Préhistoire.

Quelle est la place de la nature dans le film ?

Les paysages bretons, de par leur position géographique à l’Ouest de la France et les grandes étendues inhabitées qu’ils contiennent, peuvent rappeler les paysages des westerns. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que Manuel Poirier ait intitulé Western son road-movie qui se déroule dans la région. En outre, la nature est le lieu du huis-clos. Il est facile d’isoler des personnages au milieu des champs et de les placer en situation de danger, loin du regard des témoins et de l’aide de la police. Enfin, j’éprouve de la mélancolie pour les paysages de campagne qui sont progressivement grignotés par les villes. Depuis 1990 en France, l’équivalent d’un département en surfaces agricoles s’est transformé en constructions. La plupart des Français avaien pourtant des origines campagnardes au XXe siècle. La rencontre entre la stagiaire et l’agriculteur manifeste la nécessaire préservation de ce lien entre ville et campagne.

Pourquoi avoir mêlé de la musique bretonne à de la musique yiddish ?

Natif de Caen, j’ai passé la majeure partie de ma jeunesse à Nantes et une partie de mes études à Rennes ; la Bretagne était donc mon terrain de jeu naturel. L’océan, les paysages et le climat bretons ont forgé mon imaginaire. La littérature, la musique et le cinéma d’auteurs juifs, d’Albert Cohen, Marcel Proust, Serge Gainsbourg, Woody Allen, et Marcel Ophuls ont profondément marqué mon adolescence par leur gravité et leur humour. Les moissons est finalement un film mélancolique sur l’importance du butinage au cours de l’enfance et de l’adolescence. Et puis la plupart des spectateurs ne percevront probablement pas de différence entre les musiques bretonnes et yiddish, preuve du caractère universel des cultures.

Pourquoi le film se clôt-il sur une quinzaine d’échanges de regards entre les personnages principaux, au cours d’une scène quasiment muette ?

On raconte l’anecdote suivante à propos du cinéaste américain John Ford. Un jour qu’il faisait mauvais temps dans la Monument Valley, lieu de tournage favori du spécialiste des westerns, le directeur de la photographie vient prévenir le réalisateur qu’il sera difficile de filmer ces plans larges qu’il affectionnait tant. John Ford rétorqua : « Alors nous allons filmer la chose la plus intéressante du monde, un visage humain. » C’est ainsi que je voulais finir Les moissons, sur les visages des quatre protagonistes principaux, comme dans une scène de cinéma muet expressionniste. Les regards, les moues, les gestes sont plus parlants qu’un long discours. Ce silence laisse en outre place à la libre interprétation du spectateur, qui est pour moi le plus beau présent que les réalisateurs peuvent offrir.

Comment le travail avec les comédiens s’est-il déroulé ?

Je tenais à mêler deux comédiens professionnels à des non professionnels. J’ai tourné deux court-métrages avec Kahina Carina, qui interprète Leïla Feraoun, avant Les moissons. Elle me rappelle les grandes comédiennes méditerranéennes comme Sophia Loren ou Penelope Cruz par sa capacité à passer en une fraction de seconde du registre comique au registre tragique. Jonathan Demurger, qui interprète Yann, est aussi un excellent comédien dont la présence évoque d’anciennes stars hollywoodiennes comme James Dean ou Paul Newman. Les autres comédiens se sont prêtés avec beaucoup de plaisir et d’attention au difficile métier de comédien, ce qui a eu pour effet de me simplifier la tâche dans cette épopée où je multipliais les rôles.

Quelles sont les différences majeures entre la version courte et la version longue du film ?

La version longue décrit davantage la spécificité de l’activité d’agriculteur biologique de Pierre Kervadec. Le chemin qui mène la jeune Leïla à la vérité concernant la mort du jeune homme trouvé chez Pierre Kervadec est plus long car elle y parvient grâce à de nouveaux personnages. Sa relation avec Yann connaît des fluctuations, les personnages étant tous plus étoffés. Le film nous entraîne aussi dans une plus grande variété de paysages, comme la Pointe du Raz.

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