La dernière piste de Kelly Reichardt : un pays à l’aube

Le western constitue depuis ses origines un formidable miroir de la société américaine, légitimation de la conquête de l’ouest face à des indiens violents jusque dans les années 50, émergence du doute face à la diffusion des témoignages sur la violence de l’extermination des indiens et l’exploitation des pionniers pauvres (Johnny Guitar, La flèche brisée, un homme nommé cheval), puis réflexion globale sur la violence constitutive de l’Amérique à l’aune de la guerre de Corée puis du Vietnam (L’homme de l’ouest, Il était une fois dans l’ouest, Les portes du paradis), enfin lente émergence de la question de l’autre aux Etats-Unis, de l’altérité des noirs et des Indiens (Danse avec les loups, Impitoyable).
Kelly Reichardt offre un très grand film avec La dernière piste, regard de femme sur la création de son grand pays de pionniers, en suivant trois familles perdues sur les pistes de l’Oregon en 1845 par un trappeur insupportable, ou le retournement du traditionnel vieux sage du western en tueur imbécile. Michelle Williams campe une femme courageuse qui porte à bout de bras le convoi défaitiste à mesure que le faim, la soif, le doute et la peur s’emparent de l’équipe. L’arrestation d’un indien ne fait qu’accroître les peurs et les dissensions au sein du Groupe. Michelle Williams fait face à la vanité des hommes du groupe en faisant le choix de faire confiance en l’indien.
Ce face à face entre la femme blanche et l’indien est la plus belle leçon de cinéma offerte par le cinéma américain ces dernières années, en avance de mille ans par rapport à l’oscarisé Démineurs qui naviguait joyeusement dans les terres de l’extrême-droite en considérant l’armée américaine en Irak comme héroïque et les autochtones comme des terroristes. Le choix de l’image en 4/3 (le format des vieilles télévisions) comme dans les westerns d’Anthony Mann, des couleurs crépusculaires et des visages poussiéreux des prolétaires américains, font de La dernière piste une grande leçon de cinéma réaliste, où l’on se plaît à rêver du moment où le cinéma français retournera dans son histoire à l’examen de la création de ses mythologies.
L’invasion normande, le dimanche de Bouvines, la vie de Saint-Louis, la violence des croisades, la naissance de la mythologie révolutionnaire, le fantasme napoléonien, l’émergence du fait national après 1870, etc., tous ces événements historiques qui constituent autant d’Amériques pour les cinéastes audacieux, pour qui comme Jean Beaufret qui préférait les rivages obscures des pré-socratiques au platonisme qui domine le monde depuis deux mille ans, “rien ne ressemble moins à la mélancolie du crépuscule qu’une telle remontée dans les parages où point le jour.”
PS : nous ne dirons jamais assez à quel point Entre les murs de Laurent Cantet est un film platonicien alors que son personnage Esmeralda (celle qui récite La République qu’elle n’a pas lu) ne l’est pas, et comment le grand film à faire sur l’école devra être pré-socratique. Je vous prie d’excuser ce jargon qui devrait s’expliquer si tout se passe bien au cours des prochains mois, et constituer l’essence même de ce blog jusqu’aux semaines chaudes de 2012.


La Dernière Piste Bande-annonce par toutlecine

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