Festival Côté Court (1) : Constance Rousseau et la grâce

http://www.annee0.com/_/wp-content/uploads/2011/06/Toilettes.jpgGeorges Didi-Huberman nous a appris que la grande préoccupation des peintres chrétiens était de représenter le mystère divin prenant chair en Jésus-Christ, et que la dissemblance (l’opposé du réalisme) était le moyen privilégié d’une mise au mystère des corps.

Le poids de deux mille ans de christianisme en Europe fait que même le plus athée des cinéastes contemporains en quête de mystère est un héritier de la conception de la grâce des auteurs et artistes chrétiens. Représenter la grâce (littéralement “l’aide de dieu”), c’est toujours aujourd’hui, comme lorsque Guillaume Brac filme Constance Rousseau Un monde sans femmes, prendre le contre-pied du réalisme pour chercher la part de secret qui permet de nous dire que nous sommes face à de l’art, à l’être qui surgit de la toile, du livre, etc.

Le cinéaste est bien entendu aidé dans son très beau film par la jeune comédienne révélée par Tout est pardonné, Constance Rousseau, son joli menton pointu, ses yeux ronds, son grand sourire, sa mélancolie, son air boudeur et fier et son vouloir-vivre qui en fait, dans la chute du film, une femme courageuse en chair et en os qui soulève le monde depuis au moins Stendhal. Un monde sans femmes décrit l’arrivée d’une jeune mère et sa fille étudiante dans la jolie commune d’Ault en Picardie, dans un monde où les hommes qui ont raté le coche des mariages à vingt ans ne peuvent plus se consoler qu’avec leur console de jeu ou les touristes de passage.

La mère séduit le ballot (ce joli mot réinventé par Catherine Frot) qui les accueille sans assumer, puis un gendarme plus offensif, sous les yeux de sa fille triste de voir sa mère se rendre malheureuse avec des hommes qui ne l’aiment pas. Un monde sans femmes est un marivaudage rohmérien par sa manière de marcher sur les pas de Pauline à la plage et Un conte d’été, sa morale du temps et son plaisir à observer le ballet des femmes qui font chavirer les coeurs et les âmes, sans qu’il soit possible de dénouer la part de plaisir de celle de l’inconscient. Le geste final de la jeune femme qui console le malheureux délaissé par la mère restera longtemps gravé comme l’image de la coupure du cordon, de la naissance du sentiment maternel et du désir de femme. Naissance d’une femme aurait pu être un titre tout aussi juste pour ce beau film envoûtant.

Le programme Fiction 1 du Festival Côté Court (qui comprend aussi le beau film cassé d’Angela Terrail et Soufiane Adel, Sur la tête de Bertha Boxcar, avec Reda Kateb d’Un prophète) sera rediffusé le lundi 20 juin à 18 heures et le jeudi 23 juin à 22 heures.

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