Exposition Kubrick à la Cinémathèque : l’homme, cet animal métaphysique

Il y a eu des cinéastes de la violence (Howard Hawks), de la sexualité implicite (Hitchcock) ou explicite (Bergman) et de la métaphysique (Dreyer) avant Stanley Kubrick (1928-1999), mais celui-ci fut le premier à représenter l’homme selon cette double composante animale, soumise à des pulsions de meurtre (L’ultime razzia, Shining, la première partie de 2001) et sexuelles (Lolita, Orange mécanique, Eyes wide shut), ainsi que métaphysique (les dernières images de Spartacus, 2001, Shining).

Il faut bien se rappeler en entrant dans l’exposition consacrée à Stanley Kubrick par la Cinémathèque Française ce que ce cinéaste béatifié de son vivant n’était pas : contrairement à ce qu’on entend ici et là, il n’a pas révolutionné tous les genres même s’il a fréquenté les grands genres cinématographiques au cours de sa longue carrière. Le cinéma d’horreur contemporain est moins influencé par Shining que par Massacre à la tronçonneuse, le polar doit plus au Grand sommeil de Howard Hawks et à La soif du mal d’Orson Welles qu’à L’ultime razzia, le cinéma de guerre ne s’est pas remis d’Apocalypse now de Coppola davantage que de Full Metal Jacket, le drame doit plus aux films d’Ingmar Bergman et d’Antonioni qu’à Lolita et Eyes wide shut.

En revanche, Stanley Kubrick règne en maître sur le cinéma de science-fiction avec 2001, l’Odyssée de l’espace, dont le critique Serge Daney disait “Le dernier film qui a eu un effet d’émerveillement enfantin est 2001 de Kubrick. C’est la dernière rencontre de l’art et du public.” C’est sans doute sur ce film que l’exposition offre les témoignages les plus intéressants en présentant maquettes, plan de tournage, accessoires, croquis, effets spéciaux, etc. La pièce la plus impressionnante est le système de rétroprojection qui permit de filmer en studio les acteurs déguisés en singe dans la séquence d’ouverture du film, tout en donnant l’impression qu’ils se situaient au milieu de décors africains (des photographies du Kenya en très grande résolution étaient projetées derrière eux sans que l’éclairage de ce décor virtuel n’altère celui du plateau).

L’exposition révèle mieux que tout reportage sur le cinéma que Stanley Kubrick est l’un des seuls cinéastes à avoir élevé la technique cinématographique de son époque au niveau de son ambition artistique (traduire l’animalité métaphysique de l’homme). La dernière partie du parcours est un beau moment de modestie en présentant les grands projets inaboutis du cinéaste : une biographie de Napoléon (dont les travaux préparatoires seront utilisés pour Barry Lyndon), Intelligence Artificielle (qui fut réalisé par Steven Spielberg) et Aryan papers (une adaptation du beau roman grave de Louis Begley, Une éducation polonaise, Prix Médicis, dont le thème de la survie d’une juive à tout prix durant la seconde guerre mondiale se retrouvera plus tard dans Black Book de Verhoeven, autre cinéaste de la violence et du sexe, mais sans métaphysique. Stanley Kubrick renonça au projet à la sortie de La liste de Schindler).

La leçon kubrickienne est d’autant plus importante en France où le cinéma est souvent pris de paresse pour contenter ses financeurs de la télévision, où l’on se contente souvent d’un bon téléfilm qui n’est jamais que de la mauvaise télévision, où l’on meurt de réalisme pour ne pas savoir élever son propos. Kubrick s’inspire des tableaux d’Otto Dix pour Les sentiers de la gloire, de Rauschenberg pour Le Docteur Folamour, de Gainsborough pour Barry Lyndon. L’exposition rappelle qu’il est indispensable d’être un cinéaste cultivé car l’anti-intellectualisme béat ne donne que de mauvais films, et qu’il n’y a pas de plus beau recueillement pour un cinéaste que de chercher au-delà des corps, des pulsions et des échecs ce sentiment de grâce qui nous saisit et nous unit parfois dans le retrait de Dieu.

Stanley Kubrick – L’exposition par lacinematheque

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