L’orphelinat de Bayona : le fascisme, cauchemar d’enfance de l’Espagne

Le loriot entra dans la capitale de l’aube. L’épée de son chant ferma le lit triste. Tout à jamais prit fin.”

 Le loriot (Seuls demeurent), René Char, 3 septembre 1939

 Il semble que l’attachement du cinéma espagnol pour des enfants qui aperçoivent des fantômes date de L’esprit de la ruche de Victor Erice, qui en 1973 racontait l’histoire d’une petite fille qui partait dans la campagne de l’Espagne franquiste à la recherche d’un fantôme après avoir vu Frankestein au cinéma.

 Depuis l’avènement de la démocratie en 1978, mais encore plus depuis quelques années, le cinéma espagnol est peuplé d’enfants qui affrontent leurs démons, que ce soit chez Pedro Almodovar dans La mauvaise éducation (un jeune homme se souvient d’avoir été abusé par un prêtre lorsqu’il était enfant, sous le franquisme), Alejandro Amenabar dans Les autres (pendant la seconde guerre mondiale, Nicole Kidman a peur des fantômes, à moins que ce ne soit l’inverse), Guillermo del Toro dans L’échine du diable (les enfants d’un orphelinat abandonné durant la guerre civile luttent pour leur survie) et Le labyrinthe de Pan (la belle-fille d’un odieux capitaine franquiste pénètre dans un monde merveilleux pour redevenir une princesse), ou aujourd’hui L’orphelinat de J.A. Bayona.

L’orphelinat vaut sans doute moins pour l’originalité de son histoire (qui emprunte beaucoup aux films cités ci-dessus) que pour le talent du metteur en scène à effrayer le spectateur sans recourir à des giclées de sang (l’auteur de ces lignes a passé au moins un quart d’heure à se cacher les yeux et confesse avoir sursauté une dizaine de fois). L’histoire de cette femme, qui tient un orphelinat lugubre, abandonné au bord de la mer, convaincue que son fils qui a mystérieusement disparu n’est pas mort, rappelle les grands succès espagnols de ces dernières années, et la présence de Guillermo del Toro au poste de producteur n’est pas anodine. 

 Mais il est surtout passionnant de constater que l’époque incriminée par ce cinéma espagnol, celle d’où proviennent ses monstres, est toujours le franquisme (dans L’orphelinat, la maison renferme d’horribles secrets qui rappellent l’Opus Dei, secte chrétienne proche de Franco et de l’extrême-droite), cette variation bigote du fascisme qui a sévi en Espagne des années 30 à 1978, jusqu’au dernier soupir de son général Franco (Charlie Hebod titrait “Franco n’est pas mort, il marche jusqu’au cimetière”). Les cinéastes espagnols contemporains, qu’ils aient grandi sous le franquisme comme Almodovar, ou étudié ses méfaits comme le Mexicain Del Toro, Amenabar ou Bayona, nous racontent que le fascisme est un cauchemar d’enfant, le pire qui soit, et qu’il nous convient de préserver chaque jour la démocratie.

 

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