Tomboy de Céline Sciamma : le problème du film-dissertation

Il y a quatre familles de cinéma en France. 1. Le cinéma populaire avec stars (Jean-Pierre Jeunet, Dany Boon). 2. Le cinéma de genre (Alexandre Aja, Eric Valette). 3. Les enfants de la FEMIS (Arnaud Desplechin, Pascale Ferran). 4. Les franc-tireurs (Jacques Audiard, Abdellatif Kechiche).

Il n’y a pas de raison que le cinéma soit plus homogène que la société française marquée par une compétition accrue dans la course au logement et à l’emploi. Les quatre familles du cinéma correspondent à quatre modes de financement et à quatre types de public plus ou moins variables selon les films. Tomboy de Céline Sciamma appartient clairement à la famille de la FEMIS, la grande école de cinéma dont elle est issue. Le film s’attaque à un sujet grave : la petite Laure aux cheveux courts est prise pour un garçon, choisit de s’appeler Mikaël, apprend à cracher comme un garçon, est confrontée à l’intolérance, etc.

Tout me porte à être réceptif au film auquel j’assiste. Elevé dans une famille nantaise des classes moyennes qui lisait les médias qui font l’éloge de la différence culturelle, ethnique, sexuelle, etc. (Le Monde, Télérama, Arte, etc.), ancien emploi-jeune dans un théâtre à Lyon (la mention est importante car elle fait ricaner ceux qui n’ont jamais eu de difficulté à trouver un emploi), aujourd’hui rédacteur dans une PME, blogeur (dans une “filiation” critique du journaliste Jacques Mandelbaum) et cinéaste, j’assiste de manière bienveillante à une projection d’un film sur l’altérité sexuelle. Le casting est brillant, de la jeune fille qui interprète ce personnage troublant (Zoé Héran) à Mathieu Demy dans le rôle du père, excellent comme tous les Mathieu, ou dans le rôle de la mère l’excellente Sophia Cattani, qui se fait progressivement une place au cinéma et que j’ai plusieurs fois admirée au théâtre.

Alors d’où vient le malaise ressenti lors de la projection de Tomboy ? De l’absence de surprise, de la sensation d’être entre-soi. Les différentes étapes de l’éducation de la jeune fille se déclinent de manière prévisible, comme dans une dissertation : 1. Laure s’appelle Mikaël, 2. Mikaël s’appelle Laure, 3. Laure s’appelle Mikaël et Laure. Là où le premier film de la cinéaste, Naissance des pieuvres, se construisait autour de la perversité d’une jeune femme qui embrassait tout le monde mais n’aimait qu’elle-même, Tomboy tient maladroitement de l’explication de texte. La cinéaste a le mérite d’éviter l’écueil de la culpabilité qui alourdit souvent le propos sur l’homosexualité dans le cinéma du XXe siècle, de Tennessee Williams à Pedro Almodovar, mais la démonstration tourne court en raison du manque de mystère. Sur la différence sexuelle, le cinéma n’a toujours pas trouvé mieux que le grand éclat de rire qui concluait Certains l’aiment chaud de Billy Wilder, lorsqu’un milliardaire venu chercher le grand amour en Floride, répondait à Jack Lemmon qui lui conviait en tombant la perruque qu’il n’était pas un homme, que “nul n’est parfait”.

Mais l’absence de surprise est au final moins gênante que le sentiment d’être entre-soi, que le film est fait pour ma classe sociale, qu’il ne va heurter personne car il est écrit, produit, distribué pour ceux auxquels il est fait, au même titre qu’un blockbuster est produit pour faire du popcorn. “J’aime qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi” écrivait René Char. Voilà le mot d’ordre de ce blog et de notre jeune carrière de cinéaste dont nous verrons si le tournant qu’elle est en train de connaître sera à la hauteur de ces espoirs.

 


TOMBOY : BANDE-ANNONCE par baryla

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