Filmer le merveilleux

“La vie est de l’étoffe dont les songes sont faits” William Shakespeare, La tempête

Le meilleur moyen d’échapper à la brutalité du monde réside dans la continuité entre le rêve et le réel, c’est-à-dire la faculté pour tout individu à s’extirper du réel pour plonger dans ses pensées et inventer un monde meilleur. La représentation du merveilleux est l’une des principales facultés du cinéma, et l’on peut regretter que le cinéma français tende trop souvent à s’enfermer dans le réalisme pour oublier la part de rêve à laquelle aspire le public. Ce merveilleux se manifeste de plusieurs manières.

– La continuité entre le réel et le rêve : Underground (1995) d’Emir Kusturica contient une merveilleuse scène de mariage durant laquelle la mariée est portée en l’air par des machinistes avant de se mettre à voler au milieu de la pièce sans que cela ne heurte la logique. Il n’est pas rare que cette continuité se manifeste lorsque des personnages sont confrontés à un cauchemard, comme Jonathan Pryce dans Brazil (1985) de Terry Gilliam, dont l’esprit s’invente un paradis au moment où il meurt sous le coup de la torture d’une dictature imaginaire, ou la petite fille du Labyrinthe de Pan qui s’invente un monde de fée pour oublier la guerre civile espagnole.

– L’absurde : L’illogique est une des plus belles résistances à un monde qui voudrait tout cadenasser dans les règles des mathématiques et de la logique. Buster Keaton, dans Cadet d’eau douce (1928), réchappe miraculeusement à la chute d’une façade de maison qui lui tombe dessus au cours d’une terrible tempête car il se trouve exactement à l’endroit où se trouve la fenêtre ouverte du mur. Cette sympathie des éléments à l’égard du héros, contre la brutalité des hommes, est un classique du cinéma muet de Chaplin, Buster Keaton ou Laurel et Hardy.

– L’anormale normalité : il est amusant que la langue française prononce de la même manière la normalité et l’anormalité. Tim Burton est l’un des plus grands poètes de l’histoire du cinéma dans la mesure où il a créé son propre univers, dans lequel il est normal qu’un jeune homme ait des mains en forme de ciseaux (Johnny Depp dans Edward aux mains d’argent, 1991). Le talent d’un certain cinéma hollywoodien consiste à utiliser le merveilleux pour faire passer des messages propres au cinéma dramatique. Dans Sixième sens (2000) de Night Shyamalan, Toni Collette refuse de croire que son fils communique avec les morts jusqu’à ce qu’il lui dise que la réponse à la question que posait systématiquement celle-ci devant la tombe de sa mère était “Everyday”, chaque jour. Lorsque l’enfant demande quelle est cette question, la mère répond en larmes qu’elle pose toujours la question suivante devant la tombe de sa propre mère : “Are you proud of me ?” (“es-tu fière de moi”). A-t-on mieux filmé l’amour maternel que par ces deux répliques ?

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