Vénus noire de Kechiche : le regard de l’Autre

Vénus noire

Il y a d’abord la belle Yahima Torres, la Vénus hottentote du film, qui fait oublier que le cinéma français a souvent un siècle de retard sur la peinture de Paul Gauguin, le premier en occident à représenter la beauté selon des critères non européens.

Celui que nous considérons comme le plus grand cinéaste francophone des années 2000, Abdellatif Kechiche, frappe de plus en plus fort, de l’exclusion par le langage en banlieue à l’époque de L’esquive à la ségrégation sociale et ethnique des villes françaises contemporaines dans La graine et le mulet, pour partir ici à la recherche de la source des théories raciales au début du XIXe siècle, et à l’histoire de cette pauvre vénus hottentote, tirée par un afrikaaner cupide de son Afrique du sud natale pour être exhibée sur les foires à Londres et Paris avant d’être prostituée, de mourir jeune en 1815 et de voir son corps dépecé par les scientifiques français (qui se saisirent de la proéminence de ses lèvres vaginales pour établir leur théorie sur la classification des races), puis un moulage de son corps être exposé au Musée de l’homme jusqu’en 1974, avant d’être enterrée en Afrique du Sud en 2004.

Le programme donne le vertige, et c’est bien de vertige qu’il s’agit, d’ivresse même, du cirque des foires de Londres, du cirque du jugement par lequel des libéraux anglais voulaient libérer la pauvre femme, et qui se transforme en cris de haine des “vraies comédiennes” contre la jeune femme (où l’on reconnaît les attaques de la vieille garde du cinéma contre celui de Kechiche), cirque de l’aristocratie française qui s’extasie comme aujourd’hui que l’on préfère “Paris à Londres”, cirque des maisons closes et de la pornographie.

Bien sûr, le spectacle n’est pas recommandé aux âmes sensibles tant il est éprouvant (2 heures 40), invitant le spectateur à boire la coupe jusqu’à la lie, coupable de trop regarder ce spectacle de femme attachée qui ressemble aux prisonniers irakiens humiliés par des soldats américains (la comparaison est du cinéaste). Dans La graine et le mulet déjà, les bourgeois sétois se transformaient en voyeurs obscènes devant la jeune Hafsia Herzi qui faisait la danse du ventre. Ici, l’image numérique donne à voir toutes les imperfections du visage humain et renforce les grimaces des bien-pensants. Un critique du New York Times a même jugé le spectacle “bâclé”, preuve de l’uniformisation croissante du cinéma américain.

Rien de bâclé dans ce cinéma qui donne la part belle aux comédiens (dont le toujours excellent Olivier Gourmet, la trop rare Elina Löwensohn et le méconnu André Jacobs). On reconnaît une grande oeuvre littéraire du XIXe siècle à ce qu’elle a montré les femmes et les prolétaires comme des êtres égaux à tous les autres hommes. On reconnaîtra un grand film du début du XXIe siècle à ce qu’il aura regardé le chemin qui mène un individu à nier la valeur d’autrui pour des raisons de couleur, d’ethnie ou de religion. Français, encore un effort pour être révolutionnaires et regarder tous vos concitoyens, quel que soit leur visage et leur origine, comme les vôtres.


Teaser VENUS NOIRE
envoyé par MK2diffusion. – Court métrage, documentaire et bande annonce.

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