La terrasse d’Ettore Scola : un intellectuel de gauche doit-il avoir mauvaise conscience ?

La Terrasse

En cette période estivale de disette pour le cinéma d’auteur, il est d’usage de saluer la réédition de classiques et de raretés du septième Art, dont cette surprenante Terrasse d’Ettore Scola de 1980, dont le casting impressionne par la réunion de tous les grands noms du cinéma italien de l’époque : Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, l’homme caméléon Vittorio Gassman, Serge Reggiani mais aussi Jean-Louis Trintignant et Marie Trintignant qui a le privilège d’ouvrir et de fermer le film.

La forme chorale du film qui raconte autour d’une terrasse bobo de Rome le désastre idéologique et sentimental de cinq messieurs qui ont a priori tout pour être heureux (scénaristes, producteurs, critiques de films, etc.), assez novatrice pour l’époque, est aujourd’hui devenue l’ingrédient indispensable de tout cinéaste télévisuel de comédie qui se pique d’avant-garde avec trente ans de retard, tout en faisant plaisir à son producteur qui peut offrir à plusieurs têtes d’affiche des rôles conséquents susceptibles d’attirer dans les salles la tribu de chaque comédien célèbre (les cools, les branchés, les provinciaux, les people, etc.).

Contrairement aux comédies montées sur le même modèle sans autre ambition que d’inviter l’humanité à se retirer la poutre de l’oeil, La terrasse mérite une certaine considération par sa manière assez masochiste de filmer le nombril du milieu du cinéma pour mieux se rendre compte que l’on n’y trouve dans la plupart des cas que des noeuds. Film de la déliquescence des idéologies à l’heure de la réussite (Ugo Tognazzi), du droit au bonheur individuel (Vittorio Gassman) ou du sursaut d’orgueuil (Jean-Louis Trintignant), il est bercé par une mélancolie fréquente dans le cinéma d’Ettore Scola dont le film le plus connu ne s’appelle pas pour rien Nous nous sommes tant aimés.

Dans cette fable cruelle, les hommes de gauche se rendent compte, amers, qu’ils renoncent à la lutte (Serge Reggiani) ou qu’ils se contentent de l’amitié, que l’un des aboutissements de leur lutte réside dans l’émancipation de leurs femmes et de leurs maîtresses prêtes à adopter les mêmes bassesses qu’eux pour réussir. Ce film qui risque à chaque instant de se mordre la queue en filmant bourgeoisement la mauvaise conscience bourgeoise de gauche finit donc par émouvoir en montrant des êtres résignés de vivre dans un monde qu’ils ont contribué à créer et dans lequel ils n’ont plus de place. Dire que c’est ce dont chacun d’entre nous doit rêver au bout du voyage n’est pas la moins cruelle des ironies.

La terrasse d’Ettore Scola au Champo – Espace Jacques Tati – 51 rue des Ecoles à Paris, séances à 12 heures 10, 15 heures 10, 18 heures 10, 21 heures 10

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