James Gray, ou du bonheur (qui n’est pas la gaîté) d’appliquer la loi

“- Ils n’ont pas l’air heureux

– Mais mon cher, le bonheur n’est pas gai.”

Dernière réplique de Le plaisir (1952), Max Ophuls

Ils ne savent pas que je leur apporte la peste.”

Sigmund Freud, avant son premier voyage aux Etats-Unis

La sortie récente de La nuit nous appartient de James Gray a divisé les spectateurs entre ceux qui ont trouvé une justification de l’ordre dans cette histoire d’un directeur de discothèque proche de la mafia (Joaquin Phoenix) qui devient policier suite à l’assassinat de son père (Robert Duvall) qui exerçait cette profession, et ceux qui se sont émerveillés de cette histoire shakespearienne dans laquelle cet homme renonce aux plaisirs de la transgression (et par là-même à sa jolie compagne, Eva Mendes) pour appliquer la loi, occupation qui est somme toute assez triste.

Le succès relatif des deux premiers films de Gray, Little Odessa en 1994, avec Tim Roth et Edward Furlong, et The Yards en 2000, déjà avec Mark Wahlberg et Joaquin Phoenix, mais aussi Charlize Theron, James Caan et Faye Dunaway, n’a pas empêché les admirateurs de son style de le voir peu à peu s’éloigner de son maître avoué en image, Francis Ford Coppola, pour livrer sa meilleure oeuvre avec La nuit nous appartient.

Il faut avoir vu les premières images du film et le jeu érotique entre Eva Mendes et Joaquin Phoenix sur Heart of glass de Blondie pour mieux comprendre le talent de James Gray. Le monde de ce flambeur qui semble vivre une fête permanente fait d’autant plus envie que celui de son frère policier, Mark Wahlberg, le fils prodigue qui a marché dans les pas de son père, comme trente ans plus tôt Michael Corleone dans Le parrain, est triste et terne. Mais il n’est pas question ici, comme chez Coppola, de rois sans divertissement. James Gray se penche plutôt sur la lente conversion d’un homme qui se détache du monde auquel il aspire pour marcher dans celui qui lui ressemble.

Il y a du Shakespeare dans les destins contrariés qu’affectionne tant James Gray. La nuit nous appartient n’est pas plus un éloge de l’ordre que Le parrain n’était celui de la violence. Le film nous plonge dans un monde dont les ficelles échappent aux héros, comme dans les meilleures tragédies grecques, et où ils se retrouvent moins en situation de rédemption, ce qui est le propre des personnages de Scorsese, que dans cet espace indéterminé entre le bonheur et la mélancolie.

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