Les moissons du ciel de Terence Malick : la chute de l’homme dans le monde

Les Moissons du ciel

Le titre de mon film Les moissons est un clin d’oeil aux Moissons du ciel (Days of Heaven) de Terence Malick, moins un hommage qu’une manière de dire que je suis passé par cet émerveillement, que j’ai planté ma tente sur cette terre. Il faudrait parler de la lumière oscarisée de Nestor Almendros bien sûr, le chef-opérateur célèbre en France de Rohmer (Ma nuit chez Maud), Truffaut (L’enfant sauvage, Domicile conjugual) et Barbet Schroeder (Maîtresse), qui filma les plus beaux plans du film durant l’heure bleue, lorsque le soleil est couché mais qu’il ne fait pas encore nuit, dans la province de l’Alberta au Canada censée représenter le Texas.

Ce film maudit en son temps, qui sort en copies neuves cette semaine, allait condamner son cinéaste au silence de 1978 à 1999 pour son retour avec La ligne rouge. Les moissons du ciel était sans doute trop lent pour le cinéma américain de l’époque, dans lequel les plans-séquences de Coppola pour Le Parrain étaient densifiés par une violence omniprésente.

Terence Malick n’était pas un homme des années 70. C’était un traducteur de Heidegger hanté par le cinéma européen, la peinture d’Edward Hopper et une philosophie de la chute de l’homme, de l’étrangeté du monde (deux thèmes du philosophe allemand vulgarisés par Albert Camus) qui était au coeur des cinématographies de Bergman et Antonioni.

Les moissons dans le ciel jette dans le monde des innocents, Richard Gere et Brooke Shields, dont l’histoire est racontée par les yeux de la petite Linda, l’ange blond qui est la soeur du premier. Les deux autres jouent au frère et au soeur lorsqu’ils débarquent comme saisonniers chez un riche propriétaire de champs de blé du Texas. L’homme tombe amoureux de la jeune femme, Richard Gere y voit une opportunité pour sortir de la misère, d’autant plus qu’il a le sentiment que le propriétaire est condamné par une maladie. Et la belle brune de tomber amoureuse de la douceur du Texan qu’elle épouse.

Le trio amoureux importe moins que la manière avec laquelle les personnages s’accrochent à ce paradis originel, comme si la vie n’avait de sens que dans cette fusion avec le monde et nos proches, que la lutte ne valait que pour conquérir un regard amoureux ou tout simplement un sourire sur le visage de ceux que l’on aime. Un cinéaste n’est pas toujours de son époque, parfois en avance (Citizen Kane avait dix ans d’avance sur le cinéma américain) ou en retard, comme ces Moissons du ciel qui ressemblaient finalement au cinéma européen des années 50. Etrangement, voilà un homme, Terence Malick, devenu avec Le nouveau monde en 2006, dans lequel les Conquistadores découvrent en mettant le pied sur le sol américain, le visage de l’autre, l’Indien, un cinéaste profondément contemporain.

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