Jean-Luc Godard par de Baecque : l’art d’être Dieu

Jean-Luc Godard

Il est l’équivalent de Picasso pour le cinéma, génie polémique présenté par le critique du Monde Jacques Mandelbaum comme le “juif et le palestinien du cinéma”, celui à partir duquel le septième art s’est pensé comme autonome par rapport à la littérature ou au théâtre, et qui fait aujourd’hui l’objet de la première biographie en français par Antoine de Baecque, connu pour une autre biographie (avec Serge Toubiana) d’un génie moins polémique, François Truffaut pour lequel nous avons, et pas seulement parce que notre père s’appelle François, une immense tendresse.

Godard a inventé la plupart des formes d’expression cinématographiques modernes : le faux-raccord non plus comme style mais comme mise en scène (A bout de souffle), le premier film interdit en France pour des raisons politiques (Le petit soldat sur la Guerre d’Algérie), le premier film en-chanté sur la musique de Michel Legrand (Une femme est une femme), le premier “film odieux sur la guerre” (Les carabiniers), le collage (Pierrot Le Fou), le film de science-fiction tourné dans le monde contemporain (Alphaville: “nous sommes déjà dans le futur”), l’enquête sociologique (Masculin Féminin), l’essai cinématographique (Deux ou trois choses que je sais d’elle), la lettre cinématographique (Letter to Jane), la caméra-stylo (6 fois 2), le palimpseste cinématographique consistant à graver son oeuvre dans les images des autres (Histoire(s) du cinéma), etc.

Antoine de Baecque nous livre un travail d’enquête passionnant dans ce livre qui se lit comme un roman ou comme la Bible pour un homme qui a très tôt compris la puissance mythologique du langage et de son nom. Il ne cache pas les zones d’ombre du cinéaste, sa passion pour le vol durant sa jeunesse, ses ruptures violentes avec la plupart de ses amis, sa passion pour les prostituées et les jeunes femmes, ses envolées fumeuses comme cette idée qui revient souvent dans son oeuvre selon laquelle le fait que certains soldats allemands dans les camps de concentration appelaient “musulmans” les juifs qu’ils envoyaient à la mort, permettrait d’établir une relation entre la Shoah et le destin de la Palestine. Cette manière de faire de l’histoire a priori, en prenant des anecdotes qui servent une idée, plutôt que de se forger une idée à partir des faits, est à peu près aussi intéressante que de dire que puisque les Allemands nommaient “bougnoules” les Français pendant la Seconde guerre mondiale, ceux-ci se seraient ensuite vengés sur les Algériens, ce qui permet de n’apporter aucune explication valable sur l’un ou l’autre des conflits.

Alors voilà, Godard dérange, généreux (il donne 100 000 francs suisses au directeur du Centre André Malraux de Sarajevo après la guerre) et égoïste (il a volé et humilié de nombreux proches), révisionniste (il accuse les Tchèques en 1968 de favoriser l’américanisation au détriment de la liberté que leur offre Moscou…) et visionnaire (il est le cinéaste occidental qui s’est le plus battu pour donner un visage au peuple palestinien depuis Ici et ailleurs en 1973), c’est même la raison d’être du cinéaste de la “création critique”, qui a toujours fait ses films contre les précédents (Le petit soldat dans l’histoire contemporaine pour répondre aux critiques sur A bout de souffle, Le mépris contre les critiques sur le manque de sérieux des Carabiniers, etc.), contre les institutions (l’histoire du torpillage de son exposition à Beaubourg en 2005 est impressionnante), contre les producteurs (filmer deux films en même temps avec deux producteurs), contre les “professionnels de la profession” (expression employée lorsqu’il reçoit un César d’honneur), etc. Mais voilà, Antoine de Baecque a trouvé l’issue de la plus célèbre rupture de sa vie, avec François Truffaut (scénariste d’A bout de souffle, pour lequel il s’était porté caution avec Chabrol). En 1973, Godard écrit à l’homme qui aimait les femmes tout le mépris qu’il a pour La nuit américaine, et lui demande de l’argent pour faire un vrai film sur le cinéma. Truffaut lui répond une lettre de vingt pages où il rappelle toutes les mesquineries au cinéaste franco-suisse : ses insultes (“salle juif” au producteur Pierre Braunberger qui s’est caché pendant la guerre), ses lâchetés (annoncer des films humanistes qu’il ne fera jamais), son comportement de “merde sur un socle”. Lorsque l’éditrice du livre lui donne au téléphone lecture de cette citation de la lettre de Truffaut, Godard répond : “Oui, oui, c’est vrai”. A l’heure où la moindre personnalité publique sort son avocat à la première insulte, il est salutaire de se plonger dans ce face à face entre un homme solitaire et son néant.

Godard Biographie, d’Antoine de Baecque, Edition Grasset, 25 euros.

PS : en prime, la bande-annonce du film que Godard présente comme son dernier, Socialisme, hors compétition au Festival de Cannes 2010

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *