Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas : les professions du nettoyage prises en otage

Fichier:Florence Aubenas.jpegLes cinéphiles ont apprécié un moment fort de la captivité de Florence Aubenas en Irak en 2005 : les frères Dardenne dédicaçant leur Palme d’Or pour leur film L’enfant à la journaliste. Elle avait quelques années plus tôt défendu le talent de ces cinéastes qui filmaient dignement les précaires prêts à tuer pour trouver un emploi (Rosetta), à vendre leur enfant pour arrondir leur fin de mois (L’enfant), à accueillir en apprentissage l’assassin de leur fils pour tenter de comprendre cette tragédie (Le fils, leur chef-d’oeuvre), etc. Florence Aubenas s’est attachée à devenir anonyme, à Caen, et à prendre tous les contrats précaires que l’on proposerait à une femme de son âge dont le seul bagage serait le baccalauréat. Elle raconte cette expérience dans Le quai de Ouistreham.

C’est donc de manière métaphorique que Florence Aubenas nous raconte sa captivité, comme Jean-Claude Kaufmann, ex-otage au Liban, qui s’est attaché entre autres à écrire la biographie d’un écrivain oublié après avoir été au centre de l’attention du monde des lettres, Raymond Guérin. Florence Aubenas s’est plongée dans un monde pris en otage où l’on ne cherche pas du travail, mais “des heures”, le plus souvent très tôt avant, ou très tard après la journée de travail des employés et des cadres, 1 heure par jour à Ouistreham pendant que le ferry est à quai, 5 heures payées 3 heures 15 (les contrats sont remportés par le mieux-disant financier dans des conditions qui frôlent l’esclavage) dans un camping des plages du débarquement, etc.

Pour avoir personnellement travaillé avec des éboueurs franciliens, j’ai retrouvé dans la plume de Florence Aubenas l’écartèlement des professions du nettoyage entre les clients qui tirent sur les prix de ce métier dépourvu de valeur ajoutée, proposé aux plus précaires qui sont dans l’incapacité de contester leurs conditions de travail (les professionnels considèrent qu’une femme de ménage est plus efficace si elle travaille 20 heures plutôt que 40 par semaine, et ne leur proposent donc que des contrats à mi-temps), et les usagers finaux qui les méprisent, comme ce cadre qui laisse un mot sur son bureau en intimant l’ordre de faire “pour une fois” la poussière.

Le quai de Ouistreham est le portrait remarquable de dignité et de tendresse de ces petites gens abandonnées par une société où les délocalisations entraînent la disparition brutale du métier d’ouvrier, et qui ne propose aux moins qualifiés que des métiers de nettoyage et de sécurité, dégradants et usants, selon des conditions de travail que l’on croyait bannies en France, mais qui nous renvoient au monde de ma grand-mère qui devait s’humilier il y a un siècle devant les bourgeois rennais qu’elle servait.

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