Meilleurs films des années 2000 : fragile démocratie et altérité

In the Mood for Love

Je conviens que ce genre de classement est tout à fait infantile, mais c’est mon blog, et je fais ce que je veux, et puis mon classement présente l’avantage d’être présenté de manière chronologique.

2000 : In the mood for love, de Wong-Kar Wai, ou le retour de l’amour courtois après une décennie durant laquelle les réalisateurs ont rivalisé de pornographie. Le violoncelle de Yo-Yo Ma, les robes et les hanches de Maggie Cheung ont fait le tour du monde, offrant le premier triomphe international à un film de culture non occidentale, la même année que Tigre et dragon. Le ton était donné : tant pis pour les nostalgiques de la suprématie économique et militaire de l’homme blanc chrétien, le XXIe siècle sera asiatique.

2001 : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet. Une France idéalisée et des images d’Epinal bien sûr, mais le film qui a réintroduit une dimension ludique au cinéma français en imposant le plaisir du jeu, de l’énigme et de la mise en scène, chez le cinéaste formaliste français le plus influent à l’étranger (avec Bruno Dumont et Michel Gondry, dans d’autres domaines).

2001-2003 : Le seigneur des anneaux de Peter Jackson, ou l’imaginaire au pouvoir, concrétisation du rêve des adolescents qui ont grandi avec Bilbo le Hobbit et embroché davantage de gobelins que Cary Grant n’a tué de Nazis dans La main au collet (27). Et le numérique a beau faire des progrès, les effets spéciaux les plus impressionnants viennent encore du maquillage et des effets de perspective, et le spectacle peut surgir d’une simple course à cheval entre une princesse elfe et les Nazguls dans les plaines néo-zélandaises.

2002 : Parle avec elle de Pedro Almodovar, pour les chorégraphies de Pina Bausch qui ouvrent et closent le film, la corrida, les couleurs du maitre madrilène et le film muet érotique raconté par l’infirmier quitombe amoureux de sa patiente dans le coma.

Uzak (Lointain) de Nuri Bilge Ceylan : extension du domaine de l’absurde. Le cinéaste turc filme des âmes solitaires traverser la Turquie, de la rive du Bosphore jusqu’au Kurdistan dans le magnifique Les climats. Ses héros sont nos proches et nos frères, éloignés du bonheur universel, mais viscéralement attachés au monde.

La cité de Dieu de Fernando Mereilles ou l’émergence de l’Amérique latine dans le box-office international. Violent comme un Scorsese, sensuel comme un film d’Almodovar, après Colors de Dennis Hopper et La haine de Kassovitz, le cinéaste brésilien rappelle que l’un des problèmes majeurs XXIe siècle sera l’émergence des ghettos.

Le fils des frères Dardenne, leur meilleur film, où Olivier Gourmet accueille en apprentissage le meurtrier de son propre fils. Un suspense insoutenable, jusqu’à la dernière minute du film, et l’une des images les plus fortes de la décennie, où deux hommes recouvrent des planches d’une simple bâche comme un linceul sur leur deuil commun.

2003 : Memories of murder de Bong Joon-ho, ou la mise à mort de l’une des figures les plus célèbres de l’histoire du cinéma, le serial killer. A partir de l’histoire du premier serial-killer de l’histoire de la Corée du Sud, le cinéaste raconte l’avènement de la démocratie et la manière dont le tueur en série exprime les peurs d’une société à une époque donnée : un paysan inculte sous la dictature, un pervers monstrueux au début de la démocratie, puis un intellectuel sadique, et un Monsieur tout-le-monde. Sur le même thème, voir Zodiac de Fincher.

Elephant de Gus Van Sant, ou la mort du fait divers avec ce titre inspiré d’un proverbe indien signifiant qu’un fait divers est comme un éléphant dont chacun peut voir un morceau, sans en apercevoir la totalité. Les oeuvres pour piano de Beethoven et l’image somptueuse de Harry Savides bercent un fait divers inéluctable dans une société envieuse.

Les invasions barbares de Denys Arcand, ou le retour de la mort-spectacle, à une époque où le cinéma d’action a imposé la mort rapide et brutale. Le cinéaste québécois filme les retrouvailles d’un père en phase terminale de cancer et de son fils qui convie les amis du premier à l’entourer pour le dernier voyage. Le public découvre Marina Hands dans le rôle de la compagne du fils et Marie-Josée Croze dans le rôle d’une junkie, et Les invasions soulève une question majeure du siècle : qui au XXIe siècle aura l’assurance de mourir entouré des siens ?

2004 : Eternal sunshine of the spotless mind de Michel Gondry, la plus belle histoire d’amour de la décennie, avec Kate Winslet qui efface son amant de sa mémoire. L’une des plus belles explorations cinématographiques de l’inconscient, de la mémoire et du désir.

Rois et Reines d’Arnaud Depleschin, une révolution cinématographique qui emprunte à Shakespeare, Bergman et Howard Hawks. La diction des personnages du cinéaste roubaisien agace plus d’un spectateur, mais le dialogue entre Mathieu Amalric qui explique aux infirmiers psychiatriques qui viennent l’interner qu’il a mis un noeud coulant dans son salon pour se dire qu’il pouvait se suicider, sans avoir l’intention de passer à l’acte, ou le monologue de Maurice Garrel expliquant à sa petite-fille Emmanuelle Devos qu’il la déteste, sont de très grands moments de cinéma.

Head-on du cinéaste turc et allemand Fatih Akin, ou le retour du cinéma punk, avec ses deux paumés qui contractent un mariage blanc, elle pour échapper à une famille intégriste, lui pour ne pas mourir. Ceux qui ont eu la chance d’avoir une correspondante allemande qui écoutait Sisters of Mercy admirent la scène en boîte où cette moitié de clochard découvre, en regardant la belle danser, tout ce qu’il est en train de manquer. Et puis les amoureux d’Istanbul ne perdront pas non plus leur temps.

Million dollar Baby de Clint Eastwood, ou le retour en force du cowboy au poncho en cinéaste en colère qui sublime sa haine de soi depuis quelques années dans des films noirs et désabusés, où il continue depuis Bird à filmer les noirs (Morgan Freeman) comme des êtres dignes, avec des décennies d’avance sur le cinéma français, et impose une très grande comédienne, Hillary Swank, white trash qui rêve de tutoyer les étoiles avant de disparaitre.

2005 : A history of violence de David Cronenberg : Viggo Mortensen, le justicier sans tâche du Seigneur des anneaux, se métamorphose en psychopathe revenu à la vie de famille dans l’un des plus beaux films du cinéaste canadien, qui rappelle volontairement la peinture d’Edward Hopper. L’Amérique empêtrée dans la guerre en Irak contemple son reflet dans des héros inquiets.

2006 : Lady Chatterley de Pascale Ferran. Le film le plus panthéiste et érotique de la décennie, adapté du roman de D.H. Lawrence dont la charge subversive semblait émoussée, est réalisé par une femme. Les hommes nous parlent avec beaucoup de passion de leur pénis depuis 3 000 ans, les femmes de leur désir depuis près d’un siècle. Mesdames, à vos caméras !

Le labyrinthe de Pan, de Guillermo del Toro, confirme l’importance du cinéma mexicain dans cette parabole du franquisme où un officier sadique (extraordinaire Sergi Lopez) pourchasse les derniers Républicains espagnols, et terrorise une petite fille qui se réfugie dans un monde imaginaire.

Les fils de l’homme d’Alfonso Cuaron, le film le plus écologiquement responsable de la décennie. Un monde où les femmes ne peuvent plus avoir d’enfants, et où Eve, après Adam dans Zombie de Romero, sera noire. Clive Owen traverse l’Angleterre en sandales, Julianne Moore nous quitte avant la première demie-heure, et toute l’humanité se retrouve dans le camp de réfugiés, dont les Français chantant pathétiquement La Marseillaise dans la boue.

La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche, un vieux Tunisien s’en va, une jeune femme s’impose dans la communauté maghrébine de Sète. Il a fallu une danse du ventre pour rappeler l’importance du Maghreb dans l’imaginaire français contemporain. Jusqu’à quand les nostalgiques de la France coloniale vont-ils faire entendre leurs bottes ?

Les infiltrés de Martin Scorsese, synthèse du cinéaste new-yorkais entre la colère du cinéma des années 70 et le spectacle du cinéma hollywoodien, où les mafieux (Matt Damon, dont nous disons toujours beaucoup de bien dans ce blog) infiltrent la police, et vice-versa, reflet d’une Amérique qui ne croit plus en la démocratie, grignotée par un rat à la fin du film (le personnage M. French (sic) déclare : “This is a nation of rats”!), embourbée dans les mensonges de l’administration Bush.

2007 : No country for old men des frères Coen, adaptation fidèle du roman le plus polar de Cormac Mc Carthy, l’histoire comme toujours chez les frangins d’un minable qui a décidé de vivre son Odyssée. Javier Bardem est absolument effrayant dans son personnage de psychopathe et Tommy Lee Jones fait pitié en justicier vieillissant qui comprend que son pays a toujours été dur pour ses habitants : le titre signifie bien “Pas de pays pour les vieux”, et pas “Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme”, l’une des plus graves erreurs de traduction de l’histoire de la littérature et du cinéma.

Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, adaptation en dessin animé de la bande-dessinée de la première, où la voix de Danielle Darrieux, qui nous a fait tant rêver, la grand-mère de Marjie,déclare que celle-ci, en grandissant, pourra bientôt attraper les ” couilles du seigneur”, ce qui serait providentiel à notre époque. Pour les femmes du Moyen-Orient et d’ailleurs et ce grand éclat de rire qui manque si souvent au cinéma politique.

2008 : Valse avec Bachir d’Ari Folman, où le retour du refoulé, par le cinéaste israélien, des atrocités commises par son armée durant la guerre du Liban au début des années 80. Le passage de l’animation, à la fin du film, aux images documentaires des femmes palestiniennes hurlant la mort de leurs maris et de leurs enfants dans les camps de Sabra et Chatila, est l’une des scènes les plus fortes de la décennie.

Les plages d’Agnès d’Agnès Varda, la patronne de la Nouvelle Vague, “vieille cinéaste devenue une jeune plasticienne” qui navigue dans sa mémoire comme dans le seul royaume qui nous appartient totalement.

2009 : Un prophète de Jacques Audiard, qui rappelle avec l’ascension d’un petit dealer parisien l’importance des Maghrébins de France et de l’islam mystique dans notre société, à l’heure où un débat misérable sur l’identité nationale fait prendre cinquante ans de retard à l’intelligence. Yallah Audiard !

Le ruban blanc de Michael Haneke : genèse du nazisme au début du XXIe siècle dans un village allemand gouverné par l’autoritarisme, la cruauté et le mensonge. Palme noire à Cannes pour une oeuvre magistrale, visuellement superbe, où le cynisme du cinéaste autrichien est balancé par l’ironie du scénariste Jean-Claude Carrière.

Irène d’Alain Cavalier : journal vidéo d’un cinéaste de 80 ans rongé par la culpabilité d’avoir le sentiment de devoir sa carrière de cinéaste marginal à la mort de sa compagne Irène Tunc, ex-Miss France, l’une des plus belles actrices du cinéma français disparue tragiquement dans un accident de voiture en 1972. La prophétie de Chris Marker se réalise : avec les petites caméras, la poésie est à la portée de tous.

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