Pourquoi L’étranger est le plus mauvais film de Visconti

L'Etranger

L’histoire est célèbre dans les annales du cinéma italien : Fellini et Visconti, les deux éternels rivaux qui dominaient la planète cinématographique, passent à la radio à la sortie de L’étranger, mis en scène par le second. Fellini, qui déteste Visconti, qui le lui rend bien en l’appelant son “valet” en lien avec ses origines aristocratiques (les Visconti sont une très vieille famille italienne), lui dit “L’étranger est ton meilleur film”. Seul problème : même les inconditionnels de Visconti ont du mal à défendre le film.

L’adaptation du plus célèbre roman de Camus est en soi rocambolesque. Refusée par l’écrivain de son vivant, elle est ensuite refusée par plusieurs cinéastes, dont Truffaut qui trouve le roman “inférieur à n’importe lequel des 200 romans que Simenon a écrits”. Qu’est-ce que Visconti est allé faire là-dedans avec la crème du cinéma francophone de l’époque (Anna Karina, Bernard Blier, George Wilson, Bruno Crémer, etc.) ? L’adaptation fidèle, c’est le moins qu’on puisse dire, suit toute l’histoire de Meursault, ce petit employé algérois qui, au temps d’Algérie coloniale, assassine un Arabe “à cause du soleil”, ce qui, dit Yves Ansel, “fait rire tout le monde”.

C’est que le film rend dramatiquement visible tous les problèmes soulevés par le roman : Pourquoi Camus transforme-t-il en héros de l’absurde, de l’athéisme et de la lutte contre la peine de mort, un pied-noir qui tue un Arabe pour défendre un ami maquereau qui frappe l’une de ses prostituées ? Pourquoi passe-t-on tout le procès à parler de la mère de Meursault et du soleil alors que l’on juge le meurtre d’un homme, et que l’avocat général qui cherche à exercer la justice est présenté comme un salaud ? Pourquoi Visconti ne filme-t-il les musulmans algériens qu’en prison, cinq ans après la fin de la Guerre d’Algérie ?

Il ne s’agit pas de sautiller comme un chevreau pour défendre un gentil humaniste ou condamner un méchant raciste, mais de se demander pourquoi Camus décrit-il dans toute sa littérature algérienne, un pays où les Musulmans (9 millions pour 1 million d’Européens en 1960) sont muets (Noces, L’été, La Peste), ou menaçants (L’étranger, L’exil et le royaume, Le premier homme). A la mort de l’écrivain, David Lean, beaucoup plus conservateur que Camus et Visconti, filme Omar Sharif en chef arabe digne et courageaux dans Lawrence d’Arabie. La morale de l’échec de L’étranger est finalement simple : un pays, ça s’écrit, ça se filme et ça se gouverne avec tous ses habitants.

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