Inglourious Basterds de Tarantino : le cinéma comme lieu de vengeance

 Mélanie Laurent, Quentin Tarantino dans Inglourious Basterds (Photo)On sait que la plus grande vengeance des victimes des Nazis a eu lieu avec la transformation du peuple allemand des années 30 et 40, encore représenté avec dignité dans le cinéma des années 40 et 50 (Allemagne, année zéro, Le temps d’aimer, le temps de mourir), en un peuple barbare et fanatique rallié pour la majeure partie de ses citoyens derrière son Führer haineux et paranoïaque, dans des films aussi divers que La grande vadrouille, Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue, Va et regarde ou encore cette année le second volet de OSS 117. Le très grand cinéaste juif américain d’origine autrichienne Billy Wilder, chargé après guerre de dénazifier le milieu du cinéma allemand, proposa, pour la rédemption d’un acteur nazi qui joua le Christ avant guerre, d’utiliser cette fois de vrais clous pour jouer la Passion.

C’est donc avec de vrais clous qu’avance le commando de Basterds de Tarantino dans une “France occupée par les Nazis”, sous la coupe de Brad Pitt en beauf Midwest. Les hommes sont chargés de tuer le maximum de Nazis pendant qu’une juive française, Shoshanna Dreyfus (Mélanie Laurent) réchappée du massacre de sa famille, apprend que le cinéma parisien qu’elle dirige accueillera la première d’un film de propagande allemand, en présence de tous les plus hauts dignitaires nazis. La cinéphilie et l’élégance de Tarantino l’amènent à offrir les plus beaux rôles à une Française et un Autrichien, Christoph Waltz, interprète du colonel Landa, qui volent la vedette aux stars américaines. Le cinéaste américain est seul capable de s’offrir dans un blockbuster une conversation de dix minutes en français, anglais et allemand entre un “chasseur de juif” et un fermier français qui héberge une famille juive avant de la dénoncer par peur des représailles. Le plaisir avec lequel l’acteur joue son rôle de monstre polyglotte et machiavélique est si impressionnant que même le script ne semble pas en mesure de tuer son personnage.

Inglourious Basterds double, dans une “France occupée par les Nazis”, la réflexion habituelle du cinéaste américain sur la vengeance, des bandits envers ceux qui les ont trahis (Harvey Keitel dans Reservoir dogs et Ving Rhames dans Pulp fiction), des Noirs envers le mépris des Blancs (Jackie Brown), des femmes envers la violence des hommes (Kill Bill, Boulevard de la mort), ou ici des juifs d’Europe envers les Nazis, d’une réflexion sur le rôle, le pouvoir et les limites du cinéma. Il s’offre pour ce faire l’image la plus forte et la plus violente de toute la saison cinématographique : la projection du visage de Mélanie Laurent hurlant vengeance, se reflétant sur la fumée d’une salle qui se consume, transformant le gouvernement nazi en flammes. On a rarement célébré au cinéma avec autant de talent les noces de la colère et de l’art.

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