Albert Renger-Patzsch et Ali Kazma au Jeu de Paume : de la saisie de l’objet à l’objet de la saisie

Albert Renger Patzsch : Stapelia Variegata, 1923

Le Jeu de Paume place en miroir la figure la plus marquante de la nouvelle objectivité, Albert Renger-Patzsch (1897-1966) et l’artiste contemporain turc Ali Kazma né en 1971. Le photographe allemand impose son médium au rang d’art en dressant le portrait d’un nouveau monde peuplé de plantes, serpents, arbres, productions industrielles en série et cheminées d’usine qui inspireront fortement les Becher : “on doit éprouver une joie plus intense à saisir un objet, et le photographe doit devenir pleinement conscient de la splendide fidélité de reproduction grâce aux sensibilités de sa technique” écrit-il en 1920. Cette activité frénétique donne un livre majeur à l’histoire de la photographie avec Le monde est beau en 1928, que son auteur voulait simplement nommer Les choses.

Renger-Patzsch invite le spectateur à se pencher littéralement sur le sens de l’objet, littéralement “ce qui est jeté devant”, dont Martin Heidegger, contemporain du photographe, écrira dans sa série de cours de 1935-1936 réunis sous le titre Qu’est-ce qu’une Albert Renger Patzsch, Kauper, Lübeck, 1927chose : “apprendre est ce prendre dans lequel nous prenons connaissance de ce qu’est une chose“. Le photographe s’étonne des séries et de l’harmonie de la nature comme de l’industrie dans un monde qui ne perdra sa beauté que pendant la guerre, où comme le philosophe allemand, l’oeil de Renger-Patzsch ne semble ému que par la souffrance de son peuple, avant de se réfugier dans la contemplation de la nature beaucoup plus commode que le commerce des hommes.

L’oeuvre d’Ali Kazma apparaît comme une bouffée d’air en inversant le message pour faire parler l’objet de la saisie : recherche de la tumeur dans l’opération de chirurgie du cerveau filmée en 2006, prise de pouvoir sur les corps bureaucratiques dans l’hilarante série Clerk dans laquelle l’artiste se filme en train de tamponner des piles de feuille, narration de son propre corps dans la vidéo Ali Kazma Safe 2015Tattoo de 2013, portrait de la réserve mondiale de semences aménagée au nord de la Norvège pour les préserver de l’extinction dans Safe en 2015, captation des locaux délabrés d’une ancienne mine du Chili dans laquelle furent enfermés les opposants du régime de Pinochet dans Mine en 2017, jusqu’à l’hypnotique Tea time la même année, ballet des matières dans une usine de verres.

Archéologue de la production du savoir et de l’archive, Ali Kazma soulève inlassablement la question du rebus produit par notre économie incapable de perdre au risque d’épuiser la planète (le réservoir de Safe prévu pour conserver des semences est situé dans un environnement soumis au changement climatique) et de prendre le risque de ne plus pouvoir contempler qu’un amas de cendres et de matières transformées à l’issue de la chaîne de l’ironique Tea Time. 

Albert Renger-Patzsch et Ali Kazma au Jeu de Paume, jusqu’au 21 janvier 2018

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