Tom Stern, Directeur de la photographie d’Eastwood, au Grand action : la place de l’Autre de l’éblouissement à l’outre-noir

Tom Stern au Grand ActionJ’ai pleuré, pleuré, pleuré comme un enfant devant la douleur de Sean Penn comprenant dans Mystic River que la jeune fille retrouvée morte dans la Fosse aux Ours du zoo de Boston est la sienne, seuls les parents comprendront, en une soirée exceptionnelle offerte par le Grand Action le 7 mars en présence de Tom Stern, directeur de la photographie des films de Clint Eastwood depuis 2002 et Créances de sang, auparavant chef électricien auprès du même pour un total de 38 ans de vie professionnelle commune.

L’homme francophile et francophone a régalé les jeunes de l’école Louis Lumière et autres spectateurs de ses anecdotes sur sa méthode de travail avec le maître de la place prise à l’Autre, en amour (Sur la route de Madison), dans les flux migratoires (Gran Torino : les Asiatiques prennent la place des Irlandais dans les banlieues américaines), dans les schémas familiaux (Hilary Swank prenant la place laissée vacante par la fille dans Million dollar baby), dans les décisions professionnelles (Tom Hanks devant expliquer dans Sully aux juges pour quelle raison il a pris une meilleure décision qu’un algorithme en atterrissant sur l’Hudson River) comme en amitié dans Mystic River.

Tom Stern revendique le parrainage de Bruce Surtees, chef opérateur du plus grand comédien cinéaste américain de L’inspecteur Harry à Pale Rider. Pour Mystic River, Tom Stern a “recherché une image douce tout en gardant des noirs très forts. Boston, les Irlandais et les quartiers pauvres. J’ai demandé au chef décorateur de rehausser les couleurs”. Il ouvre la caméra d’un demi diaphragme pour surexposer légèrement l’image afin de plonger les personnages de cette sombre histoire de cloisonnement des classes sociales et d’enfermement des êtres humains dans les drames du passé, le trio de héros ne s’étant jamais vraiment remis de l’enlèvement de l’un des trois, interprété adulte par Tim Robbins, par deux pédophiles, alors qu’ils jouaient dans la rue. “J’essaie d’éviter de filmer les deux yeux des acteurs en même temps, explique Tom Stern qui maîtrise parfaitement la mise en image des duos. J’ai demandé à Sean Penn, qui n’est pas le garçon le plus simple du monde à diriger, d’enlever ses lunettes sur le plateau. Il a fait quelques pas, a retiré ses lunettes quelques secondes avant de les remettre et de me faire un doigt”.

Le chef opérateur mesure la chance de son parcours et de sa longévité : “Comme moi, Kaminski et Miranda (L’étrange histoire de Benjamin Button) ont été chef électro avant d’être chef opérateur. Aux Etats-Unis, il n’y a que deux cinéastes qui gardent leur chef opérateur, Spielberg avec Janusz Kaminski et Clint Eastwood avec moi. Quand un homme a une maîtresse, on dit qu’il la garde sous le coude. Moi aussi je suis son… sa…” confesse-t-il avec humour, expliquant qu’Eastwood se concentre sur le jeu d’acteurs et lui fait entièrement confiance quant au découpage des scènes : “Lorsqu’il arrive le matin sur le plateau, il salue tous les techniciens et les acteurs, déambule sur le plateau puis généralement revient vers moi, ou s’il ne le fait pas, je sais que c’est à moi d’aller le voir, en bon esclave, pour lui demander ce qu’il veut”. Le chef opérateur serre sa chance en rappelant que les films de Clint Eastwood coûtent environ 50 millions de dollars, que celui-ci rend généralement entre 3 et 5 millions aux producteurs, que tous ses films sont rentables et qu’ils sont souvent nommés parmi les meilleurs films de l’année.

Tom Stern confesse son plaisir d’être allé au bout du noir ou de l’Outre-noir pour reprendre le nom que donne le peintre Pierre Soulages à son travail, avec Lettres à Iwo Jima et la “futilité grandiose” de cette bataille pour l’honneur du Pacifique. Il ruse aussi avec Clint Eastwood pour suréclairer les scènes en sachant pertinemment que ce dernier lui demandera d’assombrir l’image, comme à la fin de Mystic River où des kilowatts de lumière semblaient éclairer la sombre scène opposant Sean Penn à Tim Robbins, à l’exception d’un petit projecteur latéral plongeant la moitié du visage de ces derniers dans le noir dans la plus belle tradition des films noirs américains et de la peinture de Edward Hopper. Tom Stern a éteint les projecteurs installés en hauteur pour allumer le petit projecteur latéral, malice de ce très grand directeur de la photographie anticipant et sublimant le désir du cinéaste au service des films.

 

 

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