Folle Journée 2017 (7) : Johnny Rasse et Jean Boucault chanteurs d’oiseaux, Geneviève Laurenceau violon, Shani Diluka piano, “japoniser” le monde tant qu’il est temps

chanteurs d'oiseaux : Shani Diluka, Geneviève Laurenceau, Johnny Rasse et Jean Boucault

Toutes les promesses d’extraire sans violence l’humanité de l’impératif du marché apparaissent comme des aurores boréales, tant la planète ne pourra survivre d’un mode de jouissance dicté par les échanges économiques. Les chanteurs d’oiseaux Johnny Rasse et Jean Boucault de la baie de Somme, la pianiste Shani Diluka et la violoniste Geneviève Laurenceau fructifient depuis plus d’un an leur rencontre d’Obernai en Folle journée de Nantes autour de la musique classique et du chant du monde.

La Symphonie des oiseaux fait l’objet d’un disque et d’un nouveau spectacle très poétique, organisé cette année par thème, de l’apparition offerte par Granados à la volière mise en musique par Tchaïkovsky, en passant par la naïveté des échanges amoureux par Kreisler et Satie, ou les jeux de lutte de Saint-Saëns à Debussy. L’hilarant Bourdon de Rimsky-Korsakov écrasé l’an dernier par Jean Boucault laisse la place à l’expression de la part animale de l’homme qui cesserait de détruire la planète en “réglant sa richesse sur le besoin, se contentant de peu” (Spinoza, Ethique, 4, XIX). Les chanteurs d’oiseaux donnent corps et son aux alouettes, pigeons, goélands, chouettes hulottes, pygargues vocifères ou cygnes chanteurs. Les musiciennes déploient toutes les couleurs des Danses populaires de Bartok, de la Danse macabre de Saint-Saëns et de la musique du Lac des cygnes de Tchaïkovsky. Shani Diluka rend Satie, trop souvent déformé par la mélancolie et la pitié admirative suscitée par les artistes maudits, à l’amour qu’il pratiqua sans dépense, et Schubert à l’amitié et l’art du dialogue amoureux entre les amants. Geneviève Laurenceau sort Tchaïkovsky des salons aristocrates que Visconti n’oubliait pas de filmer avec leurs pots de chambre dans Le guépard, pour lui rendre ses battements de coeur célébrés par Nina Berberova.

La brièveté de la vie impose naturellement de limiter le temps passé avec les fâcheux pour se focaliser sur les usages non destructeurs du monde. La symphonie des oiseaux porte une promesse qui nous intéresse au plus au point, et sera bien sûr au centre de la sortie imminente de Silence de Scorsese consacré à l’échec de l’évangélisation du Japon au XVIIe siècle, d’une post-histoire qui selon Alexandre Kojève, n’a pas cessé pour autant d’être humaine : “La civilisation japonaise post-historique s’est engagée dans des voies diamétralement opposées à la “voie américaine”. Sans doute n’y a-t-il plus eu au Japon de religion, de morale ni de politique au sens “européen” ou “historique” de ces mots. Mais le snobisme à l’état pur y créa des disciplines négatrices du donné naturel ou animal qui dépassèrent de loin, en efficacité, celles qui naissaient, au Japon ou ailleurs, de l’action “historique”, c’est-à-dire des luttes guerrières et révolutionnaires ou du travail forcé. Certes les sommets (nulle part égalés) du snobisme spécifiquement japonais que sont le théâtre Nô, la cérémonie du thé et l’art des bouquets de fleurs furent et restent encore l’apanage exclusif des gens nobles et riches. Mais en dépit des inégalités économiques et sociales persistantes, tous les Japonais sans exception sont actuellement en état de vivre en fonction de valeurs totalement formalisées, c’est-à-dire vidées de tout contenu “humain” au sens “d’historique”. Ce commentaire ironique et redoutablement intelligent du philosophe fait vaciller la promesse béate d’éternité de l’occident transformé en une compétition sanglante pour la première place en business, sport ou art qui ne résistera pas aux millénaires, pour inviter à la contemplation du monde, seul berceau disponible à ce jour pour l’espèce humaine. Giorgio Agamben commentant dans L’ouvert le philosophe franco-russe déduit une autre voie possible pour cette humanité nourrie de chants d’amour et d’oiseaux : “dans la jouissance, les amants, qui ont perdu leur mystère, contemplent une nature humaine rendue parfaitement oisive, l’oisiveté et le désoeuvrement de l’humain et de l’animal comme figure suprême et insauvable de la vie.”

La symphonie des oiseaux, Mirare, de Dvorak à Messian en passant par les poules domestiques, merles noirs et pics verts, un très grand geste esthétique et politique au sens étymologique du terme.

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