Folle Journée de Nantes 2017 (3) : Nathalia Milstein, la polyphonie entre nos mains

Nathalia-MilsteinNathalia Milstein donne corps à ce qu’il y a de plus russe en l’homme moderne, cette rupture fondamentale apportée par Dostoïevski à la littérature, la découverte de l’artiste porteur de plusieurs voix complémentaires ou contradictoires, même avec lui-même comme dans Les frères Karamazov où l’écrivain raye Dieu d’un trait dans la bouche d’un des frères révolté contre une nature faisant violence au moindre enfant, avant d’offrir une victoire limite au plus pieux de la fratrie.

La pianiste virtuose offre pour les Folles Journées un programme d’oeuvres de Prokofiev, de Mazurkas de Chopin et Le tombeau de Couperin de Ravel jusqu’à l’éblouissante Toccata où l’on se demande si Nathalia Milstein va enfin réussir à entrer physiquement dans son piano. On comprend mieux la comparaison des mazurkas par Schumann à “des canons cachés sur des fleurs” dans cette interprétation colorée par une jeune femme de parents russes à la recherche d’un paradis perdu qui concilierait toutes ses cultures contre la tyrannie identitaire. L’exil est aussi inhérent à l’oeuvre du compositeur russe Prokofiev, installé aux Etats-Unis de 1918 aux années 30, mais précurseur des nouveaux rythmes et des sonorités du XXe siècle avec ses Dix pièces pour piano opus 12.

Le geste fraternel de Ravel à Couperin referme le programme avec toute l’élégance et la profondeur de la pianiste qui choisit une oeuvre composée en 1917, dont on pourrait dire comme Baudelaire à propos de Chopin : “musique légère et passionnée qui ressemble à un brillant oiseau voltigeant sur les horreurs d’un gouffre”. Chaque pièce du Tombeau de Couperin est dédiée à des amis du musicien tombés au front de la première guerre mondiale. La malice de Nathalia Milstein fait mouche en imposant avec maestria l’espoir sans cesse renouvelé que la musique puisse désarmer les tenants du canon.

 

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