Paterson de Jim Jarmusch : l’art du latent

Paterson de Jim Jarmusch : Adam Driver, Golshifteh FarahaniLe latent est le dissimulé susceptible d’apparaître à tout moment, l’objet désiré, le mot au bout de la langue, le signe en cours de déchiffrement. Paterson (Adam Driver), chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, sur la ligne terminus Paterson (comme dans le poème de Gertrude Stein : “a rose is a rose is a rose”), écrit des poèmes entre ses journées de travail, les promenades de son chien et les baisers de sa belle compagne persane, Laura ou Golshifteh Farahani qui rêve d’enfants jumeaux et d’éléphants en argent.

Le maître de Paterson est William Carlos William (1883-1963), poète américain élevant à la suite d’Emily Dickinson le quotidien au rang d’épopée lyrique. Ainsi, le chauffeur de bus s’étonne de la découverte de la dimension du temps chez les adultes, d’une boîte d’allumettes pour allumer la cigarette sa la femme aimée et de celle-ci entre toutes les femmes désirées. Le poète de Jarmusch se confronte au néant, plonge dans la vie des passagers de son bus (enfants racontant une fusillade dans le quartier, hommes adultes suspendus au bord d’une histoire d’amour avec des femmes…) et se plonge dans les bras de la femme dont Walter Benjamin disait : “la satisfaction sexuelle délivre l’homme de son mystère, qui ne réside pas dans la sexualité, mais qui est tranché – et non dénoué – par cette satisfaction et peut-être par elle seule. Il faut le comparer aux liens qui l’attachent à la vie. La femme les tranche l’homme devient libre pour la mort, parce que sa vie a perdu son mystère. Il accède ainsi à une nouvelle naissance et, comme la bien-aimée qui le délivre de l’emprise magique de la mère, la femme le délivre plus littéralement encore de la Terre Mère, comme une sage femme qui tranche le cordon ombilical qu’a tressé le mystère de la nature(cité dans L’ouvert, de l’homme et de l’animal, de Giorgio Agamben).

Le bar tenu par Barry Shabaka Henley aux traits aussi désabusés que ceux de l’animal de compagnie de Paterson est le lieu de rencontre de toutes les solitudes, des amours manqués, recomposés ou imaginaires, où le poète se transforme en anthropophage câlin se nourrissant de la rumeur du monde. Face au bruit du siècle pour la vérité (en grec a-letheia, ce qui est dévoilé, non-latent), Paterson approfondit le mystère et le royaume de l’inapparence. Laura/Golshifteh Farahani atténue sa mélancolie par la joie qu’elle insuffle dans son petit monde qui ne tournerait pas sans la joie d’un bon plat partagé et l’étonnement devant la capacité de la musique à résister à toutes les théories du chaos. Jarmusch conclut sur le salut de la page blanche qui évoque l’éloge de l’ouvert par Rainer Maria Rilke dans les Elégies de Duino, dans lesquelles le poète mettait l’homme au défi de “voir dans l’Ouvert” comme l’animal, plutôt que de “cerner son libre élan” comme la plupart des hommes, de contempler le “pur espace devant nous” plutôt que le Monde connu. Cette oscillation entre l’étonnement face au latent et le jeu de langues avec ses contemporains donne le meilleur des êtres.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *