Personal Shopper d’Olivier Assayas : la somme des néants

Personal Shopper d'Olivier Assayas : Kristen StewartC’est une vie construite sur une somme de néants : un métier détesté (acheteuse de mode pour une mannequin doublée d’une “socialite”, c’est-à-dire une célébrité courant de podiums en mondanités et oeuvres de charité pour maintenir l’ordre social, Kyra), le deuil prolongé de son frère jumeau né à Paris dont elle attend les signes fantomatiques dans son ancienne maison, une conversation creuse par SMS avec un inconnu…

Les personnages d’Olivier Assayas n’ont que faire de la grande histoire, et même le Carlos de sa version semblait plus préoccupé par son panache et ses femmes que par les causes pour lesquelles il s’opposait à l’ordre établi. Maureen (étincelante Kristen Stewart) ne rêve pas de laisser son nom, d’écrire l’histoire, de faire ou d’élever des enfants qui lui survivront. Elle se berce de futilités qui comblent sa peur du néant. Ces portraits de personnages en échec au contact d’un artiste célèbre, peintre (L’heure d’été) ou comédienne (Sils Maria), ont offert une remarquable longévité au cinéaste, dans un monde d’après le titre de l’un de ses films, de l’Après-mai, où les idéologies se sont soldées par des montagnes de mort, et où la démocratie occidentale semble offrir un éternel retour du même dans lequel l’humanité pourrait se contenter de tanguer de jeu en jouir.

Personal Shopper est porté par deux remarquables comédiennes, Kristen Stewart dans un très grand rôle au bord de l’abîme, et Sigrid Bouaziz en jeune veuve amoureuse du double de son homme. Assayas est un très bon cinéaste lorsqu’il s’empare de la grammaire du cinéma de genre pour plonger son héroïne dans l’épouvante et l’irrationnel comme aux grandes heures des films de Jacques Tourneur et de Roman Polanski. L’actrice américaine s’en donne à coeur joie, promenant son androgynie captive des démons qui donnent un sens à sa vie. Le cinéaste court le risque de frôler le néant, s’y piquer, au lieu de laisser ses personnages contempler le monde avant la chute comme les grands cinéastes qui ont abordé la question, Ozu, Bergman, Pialat… A l’avant-première de Carlos, j’étais assis derrière André Marcon dont le visage occupait le dernier plan de la série, policier chargé de l’arrestation du terroriste, affirmant dans l’avion qui le ramenait captif à Paris : “vous êtes en territoire français”. Et une jeune femme assise à côté du comédien de lui dire : “c’est un film sur toi”. Personal shopper se referme sur l’egotrip de son héroïne alors que le monde lui tend les bras.

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