Baccalauréat de Cristian Mungiu : le cadre au bord de l’abîme

Baccalauréat de Cristian Mungiu

Il y a deux manières de voir le dernier film de Cristian Mungiu. La première, chagrinée-condescendante, consiste à n’y voir qu’un film sur la corruption en Roumanie, comme certains regardent les films qui viennent d’Iran pour dénoncer l’oppression faite aux femmes ou aux laïcs, ou les films américains comme une dénonciation de la prolétarisation dans ce pays-continent, sans rapport avec la France où selon un philosophe médiatique, nous vivrions dans “un paradis”. La seconde est d’y voir un film sur l’hypertension des parents du siècle en vue de la réussite scolaire de leurs enfants et le seuil du baccalauréat qui détermine toute la suite, en tout cas pour ceux qui n’hériteront pas d’une position sociale et économique protégée.

Mungiu filme son héros au bord de l’abîme dans la ville de Cluj-Napoca où il est revenu s’installer après la chute de Ceaucescu exercer la chirurgie. Le départ imminent de sa fille, brillante élève de Terminale, pour Londres avec l’aide d’une bourse tombe à l’eau après qu’elle soit violée sur un chantier à quelques jours du bac. Il combine autant qu’il peut pour obtenir un arrangement avec la commission du bac, quitte à commettre l’irréparable. L’univers précaire du héros (une épouse dépressive, une maîtresse qui sait peser sur sa culpabilité) s’effondre peu à peu à mesure que les agressions se multiplient : une pierre brise la vitre de son salon puis de sa voiture, l’enfant de sa maîtresse lui apparaît uniquement avec un masque angoissant d’animal, il poursuit sans succès un suspect du viol de sa fille…

Le cinéaste de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, lauréat de la Palme d’or à Cannes, poursuit après Au-delà des collines son exploration de personnages épuisés par la rigidité du cadre qui leur est imposée. Les audaces formelles de Baccalauréat, qui empruntent tant à la science du hors-champ angoissant du cinéma de Polanski, qu’à celle du plan-séquence de Bergman pour aller au bout de l’hystérie du mâle civilisé, appuient sur un délire très contemporain beaucoup plus pernicieux que la corruption, comme si la réussite des enfants devait expier toutes les lâchetés de la génération d’avant.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *