Etreintes brisées d’Almodovar : combien de vies par personne ?

 Penélope Cruz, Pedro Almodóvar dans Etreintes brisées (Photo)On se souviendra sans doute d’Almodovar comme le cinéaste qui a fait imploser la notion d’identité à la charnière du XXe et du XXIe siècle, celui à partir duquel le fait d’affirmer une identité sexuelle ou sentimentale sera toujours empreint de doute. Et c’est bien entendu une nouvelle fois aux actrices que sont offerts les plus beaux rôles de ce ballet du mensonge, en particulier à Penelope Cruz, dont nul n’a mieux que lui filmé la transition de la vamp à la femme mûre dans Volver ou ici.

Etreintes brisées est l’histoire d’un ancien cinéaste devenu aveugle, qui se rappelle avoir passionnément aimé la compagne de son producteur, une aspirante actrice qui apprend l’amour dans ses bras après avoir été prête à tout pour réussir. Mais elle redoute que son compagnon ne cesse de financer le film et continue à se donner à lui, quitte à se rendre malade après leurs étreintes, et à supporter tous les coups et humiliations jusqu’à ce qu’elle décide de s’enfuir aux Baléares avec le cinéaste. Le producteur prépare alors sa vengeance depuis Madrid.

Quand certains journalistes ironisent sur le prétendu manque d’inspiration du cinéaste madrilène, Almodovar réussit une superbe méditation sur le rôle du cinéma comme trace des étreintes brisées ou fantasmées et le devoir de finir coûte que coûte un film. Qui mieux que lui filme aujourd’hui un couple en train de faire l’amour, en se contentant d’un travelling sur le dos d’un canapé dont émerge un pied aux ongles vernis, ou de deux corps recouverts par des draps comme un linceul ?

Mais surtout, Almodovar filme le bilan de notre éducation sentimentale, de la voix de Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud, de la reprise d’une scène de Femmes au bord de la crise de nerfs, qui assura la consacréation du cinéaste, jusqu’aux deux mains du cinéaste aveugle qui parcourent l’écran sur lequel apparait, en gros grain, le dernier baiser des amants. “La vie, la vie” disait la femme ressuscitée d’Ordet de Dreyer. Etreintes brisées fait peut-être partie des films qui donnent une interprétation laïque de la résurrection.

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