Brooklyn Village de Ira Sachs : le geste qui rend Mensch

Brooklyn Village de Ira Sachs
Une traversée sereine du XXIe siècle dépendra notamment de la manière dont les possédants partageront leur propriété (revenu, patrimoine, bénéfice…) par l’impôt ou d’autres mécanismes de redistribution. Le cinéaste Ira Sachs cadre avec beaucoup de cruauté sa classe sociale, un comédien et une psy new-yorkaise, aux prises avec la vendeuse de vêtements chilienne qui loue le magasin légué par le père du premier au rez-de-chaussée de la maison dont ils héritent à Brooklyn. Tout le film tourne autour du suspens de la possibilité d’une main tendue vers l’immigrée et son fils.

Ce très beau film sur la violence ouatée de la gentrification cadre avec tristesse l’enlaidissement des villes transformées en carrefour de marques uniformes et sans charme (c’est déjà le cas de Manhattan) et le resserrement des cœurs par la fragilisation économique de la classe moyenne. Le couple interprété par Greg Kinnear et Jennifer Ehle affublés de l’hilarant patronyme français Jardine s’en sort difficilement avec une production fauchée de La mouette pour le premier et l’activité de psychothérapeute de la seconde. Il cherche à augmenter le loyer de la boutique de la locataire du père alors que les adolescents du couple et de la femme immigrée deviennent amis. Ira Sachs évite systématiquement la morale pour capter les maladresses des bobos et la détresse de la modiste persuadée que l’amitié quasi-filiale que lui portait le père de ses nouveaux propriétaires l’emportera.

Brooklyn Village est en quelque sorte la suite du dernier plan d’Amour de Haneke, dans lequel le personnage interprété par Isabelle Huppert prenait possession de l’appartement parisien légué par ses parents, en un plan qui transformait le Home si cher à la mythologie du XXe siècle, en un bon investissement immobilier. Ira Sachs filme avec beaucoup de tendresse la résistance de Leonor pour faire vivre son charmant petit commerce, sujet trop rare dans le cinéma français, peut-être en raison de l’héritage de Colbert qui a créé des géants internationaux de la distribution, tout en laissant mourir les centre-villes des petites villes et des villages. Le cinéaste offre aussi beaucoup de temps aux deux adolescents qui tombent en amitié, le jeune fils d’immigré attiré par la profession du père qu’il rêve d’embrasser, le fils de bobo peut-être attiré par ce jeune homme tout simplement. Le resserrement des cœurs à la fin du film, et l’enfermement autiste de la classe intellectuelle supérieure à laquelle appartient le cinéaste, n’est pas la meilleure nouvelle de notre modernité. Dans l’un des plus beaux films du monde, The apartment de Billy Wilder, le voisin médecin juif du héros se demandait quand ce dernier finirait par se comporter en “Mensch” (être humain). C’est aussi ce geste qui fait l’artiste.


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