Juste la fin du monde de Xavier Dolan d’après Lagarce : du désir avorté dont nous sommes l’objet

Juste la fin du monde de Xavier Dolan : Gaspard Ulliel
C’est la grandiose rencontre des couleurs chaudes, des femmes fières et de l’hystérie masculine chère à Bergman et des amples mouvements de caméra, du parler de la rue et de la ritournelle chers à Scorsese. Notre cousin québécois hausse le ton de film en film avec cette nouvelle adaptation d’une pièce de théâtre après Tom à la ferme, cette fois pour adapter l’un des enfants terribles du théâtre français, Jean-Luc Lagarce, et son histoire d’écrivain à succès débarqué dans sa famille de province pour leur annoncer sa mort prochaine, chez cet auteur hanté par sa déchéance liée au sida.

Xavier Dolan réunit la fine fleur du cinéma français contemporain pour les transformer en prolétaires à la fois fiers et agacés d’accueillir l’enfant prodige de retour au pays avec ses goûts sexuels hors norme. La confrontation très violente entre un homosexuel et les préjugés des provinciaux est un thème récurrent de la littérature gay de la pièce de Lagarce en 1990 à Pour en finir avec Eddy Bellegueule en 2014. Le cinéaste grime Léa Seydoux en White Trash couverte de tatouages rêvant de séduire son grand frère parti 12 ans plus tôt, et qu’elle n’a pour ainsi dire pas connu, Vincent Cassel en ouvrier agressif envers son frère, Nathalie Baye en mère fataliste et en même temps fière de son bel enfant à la réussite éclatante, et Marion Cotillard en femme bégayante soumise à son homme, la seule qui tente d’établir une relation saine avec l’invité/intrus de la maison. Gaspard Ulliel décline son interprétation d’Yves Saint-Laurent avec ce personnage tourmenté et précieux effrayé par le spectacle familial qu’il a fui pour son cocon de l’internationale intellectuelle.

Home is where it hurts de Camille ouvre le bal dans un aéroport, lieu de croisement triste des entrepreneurs, des VIP entre deux avions et des touristes. Le théâtre sociologique de Lagarce, avec ses manières d’entomologiste de la vie moderne et sa lutte contre les lieux communs (la promenade du dimanche s’achevant en “on est quand même mieux chez soi”, se met parfaitement en bouche dans l’image dolanienne angoissée et mythologique. Dolan semble redécouvrir les faussettes de Marion Cotillard, les cils et les bras de Léa Seydoux, les mains de Vincent Cassel ou les doigts de Nathalie Baye.

Chacun couvre l’écrivain de désirs. La jeune sœur interprétée par Léa Seydoux rêve de grande vie à Montréal ou Toronto, la mère veut des potins sur “qui couche avec qui”, la belle-soeur voudrait que l’écrivain parle à son homme pour valoriser ce dernier qui se méprise tellement qu’il est incapable de tendresse envers le plus fragile qui voudrait tant leur parler de sa mort prochaine. Xavier Dolan ose de somptueux travellings dans la maison et des gros plans sur des clins d’œil ou des moues comme autant de trappes à désirs refoulés ou avortés. La famille perçue par Dolan, grande machine anthropophage, est le théâtre des désirs que chacun projette sur son écran mental.

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