Showgirls de Paul Verhoeven : les femmes au secours de la prolétarisation du monde

Showgirls de Paul Verhoeven : Elizabeth BerkleyLe passager du XXIe a quotidiennement les moyens de se rappeler devant la moindre agence immobilière tous les biens qu’il ne possédera pas, devant le moindre buraliste tous les millions qu’il ne gagnera pas, et en croisant une belle femme toutes les bouches qui lui seront interdites. Le chemin accompli depuis les milliers de maîtresses et de prostituées de John Fitzgerald Kennedy à la coûteuse fellation de Bill Clinton et la sortie en scooter de François Hollande est celui de la civilisation analysée par Freud, de la répression des pulsions au bénéfice d’une vie plus sécurisée pour les hommes et surtout pour les femmes.

Paul Verhoeven a payé très cher son film hyperréaliste Showgirls en 1995 sur la violence de l’usine à rêve, avec son héroïne quittant sa vie misérable pour devenir une danseuse de revue seins nus à Las Vegas. Le film massacré par la critique (à l’exception de Jacques Rivette, très élogieux) fait un flop en salle et continue d’être présenté comme un échec encore aujourd’hui, alors que Showgirls amassera 100 millions de dollars de recettes en vidéo et intégrera le Top 20 des meilleures ventes de la MGM. Le cinéaste néerlandais est le premier à se présenter à la cérémonie des Razzie Awards qui “récompense” le pire film de l’année. En recevant le prix, Paul Verhoeven déclare que durant sa période néerlandaise, ses films étaient accusés d’être “décadents, pervers et sordides. Après, je suis allé vivre aux Etats-Unis et le pire m’est arrivé aujourd’hui”. Six ans plus tard, David Lynch (pour se venger que Verhoeven ait filmé son acteur Kyle MacLachlan en endive ?) signait sur le même thème et avec la même ambiance lesbienne, jusqu’au cadre du baiser entre la blonde et la brune, Mulholland drive, surréaliste et à l’érotisme euphémisé, considéré par le récent sondage de la BBC auprès de critiques de cinéma internationaux comme le plus grand film du XXIe siècle.

Nomi Malone (Elisabeth Berkley) débarque à Vegas pour tirer tout le jus, comme l’héroïne Katie Tippel de Verhoeven en 1975, de la ville et des hommes qui la gouvernent, clients et patron du bar topless qui l’emploie, directeurs de revue, directeurs de casinos, starlettes de la chanson… Paul Verhoeven n’a jamais filmé de femme en position victimaire. Ses héroïnes utilisent parfois, comme Sharon Stone dans Basic Instinct, la violence pour se défendre dans un monde dominé par les hommes, mais elles n’atteignent jamais la violence paroxystique dont sont capables certains hommes.

Paul Verhoeven filme dans Showgirls l’expansion de la “pensée T-shirt” (Shit happens, Life sucks, you’ve got to gamble if you wanna win…), du marketing publicitaire (le gag du film présente l’héroïne ravie de sa robe “Versayce”, “WE say Versatché” rétorque le patron) et de l’orgie virtuelle pour contenir les frustrations de l’homme moderne. Le procès en misogynie qui lui est souvent fait ne tient pas devant le courage et l’intelligence de ses héroïnes qui réagissent à la violence masculine avec les moyens dont elles disposent. La vilénie est franchement du côté des personnages masculins, de Kyle MacLahan en directeur de revue érotomane au patron du bar qui ne parle que de coucher avec ses danseuses, jusqu’au chanteur angélique pour adolescente qui se transforme en abominable violeur. Nomi Malone est recueillie par la costumière d’une revue qui vie dans une roulotte et navigue avec la même aisance des bas-fonds aux palaces de la ville. Ce couple d’amies est l’un des plus lumineux de l’œuvre du cinéaste, celui de Elle entre Isabelle Huppert et Anne Consigny lui faisant superbement écho.

C’est peut-être le dernier plan du film, qui emmène l’héroïne d’une usine à rêve à l’autre, qui a sans doute été le moins pardonné à Paul Verhoeven. Le spectateur adorait l’érotisme voilé (un pubis, quatre seins, une paire de fesses) de Basic instinct, et non l’orgie de corps nus et fatigués de Showgirls, la femme phallique de Basic instinct à la strippeuse séductrice mais morale de Showgirls, la critique de Vegas à la charge à l’encontre de Hollywood. La beauté et la puissance d’un Caravage résident encore aujourd’hui dans l’hésitation entre le sacré et le sang.

Showgirls, à Paris au Grand Action

 

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