Relève, histoire d’une création de Thierry Demaizière et Alban Teurlai : le pays des lumières secoué par le pas de deux du rêve américain

Relève : histoire d'une créationDans La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris de Wiseman, Brigitte Lefèvre, ancienne directrice de la Danse, n’écoutait désespérément pas ses interlocuteurs. Elle savait, position hélas si fréquente lorsqu’on a fréquenté les grandes écoles et ce qu’il en sort, des sachants qui savent mieux que les autres et pour tous les autres. Relève, histoire d’une création accompagne la seule et unique création de Benjamin Millepied, Directeur de la Danse au cours de l’année 2015, quatre mois avant son départ. Un quiproquo sans doute, Sébastien Lissner, Directeur de l’Opéra de Paris, ayant bien recruté un Directeur de la danse, poste administratif et de gestionnaire de ressources financières et humaine, plutôt qu’un chorégraphe.

Benjamin Millepied est un artiste selon la terminologie du XXIe siècle : créatif, obnubilé par sa création à la limite de l’autisme (son assistante, l’ancienne danseuse Virginia Gris tentant d’obtenir quelques secondes d’attention sur des sujets administratifs est le premier gag récurrent du film, le second consistant à chercher le patron dans les locaux), enthousiaste et orgueilleux, généreux et narcissique. Thierry Demaizière et Alban Teurlai accompagnent les semaines de création de son ballet avec le corps de Ballet de l’Opéra de Paris : sélection des danseurs et danseuses en excluant les étoiles, répétition, réception de la musique lumineuse du compositeur américain Nico Muhly, répétition avec l’Orchestre à l’Opéra sous la direction de Maxime Pascal puis première.

Le parcours est semé d’embûches, de la consternation du chorégraphe devant les propos qu’il entend sur le fait qu’une femme noire n’est pas la bienvenue dans le Ballet qui doit symboliser l’harmonie, ou tel maître de ballet annonçant à une danseuse qu’il “allait la casser”. Le suspense est aussi vite écourté que dans Titanic : Relève finira par le départ de son personnage, jeune bordelais exilé à Dakar puis au Conservatoire de Lyon, au New York City Ballet, créateur de la compagnie LA Dance Project puis Directeur de la danse de l’Opéra de Paris de novembre 2014 à février 2016.

Relève est donc l’histoire d’un choc des contraires fécond et forcément triste entre un créateur et une institution peu disposée à changer (Millepied impose la première danseuse métisse dans le rôle d’une étoile, dans l’histoire du Ballet de l’Opéra de Paris, mais aussi des sols de danse professionnels moins blessants que les parquets et une médecine à temps plein à l’Opéra), un jeune homme bercé de culture américaine de retour dans le vieux continent fier de son patrimoine, un homme riche et libre incapable de prendre le temps de la confrontation avec les syndicats et la menace des préavis de grève.

Les meilleurs moments filment la joie du chorégraphe fusionnant l’espace et le temps avec ses partenaires, “comme quand on fait l’amour” dixit Millepied, comme avec les créateurs de la lumière et le facétieux compositeur Nico Muhly auteur d’une très belle partition pour Clear, Loud, Bright, Forward sous la baguette de Maxime Pascal. Les échanges entre le compositeur et le chef d’orchestre sont des scènes lumineuses, très rares car difficiles à capter alors que la captation de concerts de musique classique sombre souvent dans la naphtaline. Les cinéastes captent la joie d’un apéro entre les danseurs du Corps de Ballet choisis par Benjamin Millepied, dont tout le corps irradie du plaisir de l’escapade offerte par l’ami franco-américain. Let it shine.

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